Tragedia Decadencia
@titre : Tragedia Decadencia
@auteur : Éya Materi
@stitre : en collaboration avec F. de Lancelot
@genre : récit érotique
Tragedia Decadencia
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays
ISBN : 978-2-9567876-2-4
https ://fdelancelot.com
© LDG Éditions, 2022
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## Préface de l'éditeur
La différence# entre le roman, le récit et l'autobiographie est souvent méconnue.
L'autobiographie, c'est l'auteur qui se dresse nu face au lecteur pour lui raconter une vérité. Vérité partielle, vérité subjective, mais vérité.
Le roman, c'est au contraire l'auteur qui fait travailler son imagination et transforme son vécu en une fiction. Ce sont parfois des pans entiers de sa vie qu'il couche sous forme de roman ou bien de simples détails de son quotidien qui inspirent des frasques incroyables, mais c'est aussi, souvent une volonté de justement mettre en retrait le soi de l'auteur pour donner vie à ses personnages fictifs.
Le récit, c'est un habile jeu d'équilibre entre la fiction du roman et la volonté de vérité de l'autobiographie. Le récit, c'est se mettre face au lecteur et lui dire :
« Voici un pan de ma vie tel que je l'ai vécu, mais juste assez transformé pour en faire une histoire palpitante. La fiction couchée dans ces pages n'est qu'une nouvelle forme de vérité. »
Ainsi, avec ce récit, Tragedia Decadencia, la jeune Éya Materi offre au lectorat une tranche de sa vie à peine transformée par une surcouche de fiction. Quatre-vingt-quinze pour cent de ce que vous lirez dans ces pages n'est que pure vérité.
Et si la fin du livre apparaît rocambolesque au lecteur, celui-ci pourra se reporter à certains faits divers du printemps 2022 et y trouver de sérieuses similitudes. Après la lecture de ce roman, ces faits divers apparaîtront comme beaucoup moins obscurs.
Quand Éya est venue me trouver pour me proposer de publier son manuscrit, elle avait un français encore un peu hésitant et son texte avait des tournures pour le moins approximatives. Cependant, emballé par le contenu du livre, je lui ai alors proposé de collaborer avec un auteur de la maison d'édition, F. de Lancelot, afin de parfaire le fond et la forme du texte.
C'est ainsi qu'aujourd'hui je peux vous proposer à la lecture le récit d'une histoire vraie, palpitante, avec la pointe de sensualité que sait dégager Éya, mais avec un style littéraire plus flamboyant, plus élégant, plus travaillé que les productions érotiques habituelles.
# Première partie — Frustrations à répétition
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Que serait le sexe # sans la religion ? La religion, c'est le poids moral sur nos épaules, la subtile culpabilité qui nous fait jouir d'autant plus fort que l'on transgresse un interdit. Faire l'amour dans le confessionnal d'une église, se faire prendre en levrette devant un Christ en croix, crier « Oh mon Dieu ! » ou « Putain de bordel de Dieu, ce que c'est bon ! », tout cela représente le fantasme interdit. Renier le Christ n'est plus passible d'anathème aux yeux de la société, mais le frisson de la transgression reste toujours là ; une manière de transgression acceptable en somme.
Mais Dieu est amour, et si le Christ nous regarde jouir de nos corps, c'est avec bienveillance. Si l'interdit nous fait crier plus fort, eh bien, ainsi soit-il.
Moi, je ne suis pas née en France, je suis née et j'ai grandi en Tunisie, et si Dieu est amour, Allah est soumission. Le mot islam signifie soumission en arabe. Depuis toute petite, j'ai toujours appris à faire preuve de pudeur, à me voiler, à me plier à l'autorité paternelle, à me soumettre à la volonté d'Allah.
Mais, là où le Christ instille la culpabilité, Allah répand la terreur. En Tunisie, si j'avais perdu ma virginité en dehors du mariage, si j'avais voulu explorer ne serait-ce qu'un peu ma sexualité, ce n'aurait pas été le regard d'Allah qui m'aurait terrifiée, ç'aurait été les coups que j'aurais reçus par mon père. Et je ne parle pas là de quelques gifles et autres menues brimades, je parle de choses qui même dans un livre traitant de BDSM seraient déplacées tant elles auraient été violentes. La douleur ne m'a jamais effrayée — l'idée de devenir invalide, un peu plus.
N'allez pas pour autant croire que j'étais une petite fille sage et aux pensées pures. Dès mes 14 ans, et peut-être même avant, j'avais l'entre-jambe qui frétillait.
À 15 ans, j'avais déjà vu plus de films pornographiques qu'un adolescent boutonneux — mais, n'étais-je pas moi-même une adolescente boutonneuse ?
À 16 ans, j'incitai une de mes camarades de classe à me lécher l'entre-jambe. Elle était amoureuse de moi et j'avais de l'appétit pour la chair. Cela dura quelque temps, sans qu'aucun problème ne se posât : personne en Tunisie n'irait imaginer que deux braves jeunes filles comme nous puissions nous adonner à un quelconque saphisme. Nous prenions cependant garde de ne pas pousser trop loin nos explorations : perdre sa virginité à cause d'un doigt égaré aurait été un problème majeur. Quel problème ? se demandera peut-être le lectorat : la terreur. Oubliez cette culpabilité christique et embrassez ce sentiment de terreur — cette terreur qu'on découvre que je ne suis plus vierge, qu'on me bannisse, qu'on me lapide ou qu'on me recouse.
Au bout de quelques semaines cependant, il me fallut admettre qu'un élément de taille manquait à cette relation : une bonne grosse bite.
Je ne suis guère adepte de la vulgarité, mais il y a parfois des mots qu'aucune métaphore ne peut remplacer et dont aucun synonyme clinique ou biologique ne peut retranscrire la force évocatrice. C'était le cas pour décrire ce manque que je ressentais : il me fallait une bonne grosse bite.
Hormis quelques intellectuels perdus dans les grandes villes et vivant au contact du monde occidental, les hommes tunisiens sont rustres, machistes, patriarcaux, sans aucune sensibilité et n'attendent d'une femme qu'obéissance et bien sûr soumission.
Cela tombait bien, c'était exactement ce que mes entrailles désiraient : un homme viril, me traitant comme la petite chienne que je rêvais d'être. Mais étrangement, je n'éprouvais aucun désir pour ces Tunisiens rétrogrades. Ce dont je rêvais, je l'appelais la sublime décadence. Et si dans ma tête je pensais en arabe, cette expression résonnait en français dans mon esprit : la sublime décadence.
Comme tous les élèves tunisiens, j'étudiais le français à l'école. Je l'étudiais sans joie, la langue étant difficile — je préférais cent fois l'apprentissage de l'anglais. Mais j'aimais la culture française, l'histoire française, la littérature française, et plus encore, les hommes français.
Pour être parfaitement honnête, mon fantasme était de me faire violer par quelque soldat colonialiste qui déclamerait du Baudelaire tout en abusant de mon corps. Le protectorat de Tunisie ayant pris fin en 1956, mon fantasme était en retard de près de soixante-dix ans — et je doutais que ces braves militaires du rang connussent par cœur les textes de Baudelaire.
Mais j'étais une jeune fille ouverte à diverses opportunités, et servir d'objet sexuel pour un ministre de l'intérieur raciste ou me faire prendre en tournante par des légionnaires désœuvrés ne m'aurait pas déplu. — J'étais une jeune fille en manque de sexe, n'importe quel scénario un tant soit peu violent ou dégradant suffisait à m'émoustiller.
Mais, comme je le disais, je rêvais de sublime décadence. Je voulais un Français — un Français blanc —, élégant, éduqué, cultivé, qui me traiterait à la fois comme la reine de son harem et comme la dernière des esclaves. Je voulais faire les plus belles boutiques de la rue Rivoli et me faire prendre en levrette la face écrasée contre le sol des Catacombes. Je voulais habiter un hôtel particulier place des Vosges et offrir mon corps aux yeux des passants de la rue Pigalle. Je voulais être la chienne et la princesse, et en cela, j'étais tristement banale.
Mais bien loin de me faire offrir des bijoux sur la place Vendôme, je végétais dans l'arrière-pays tunisien.
Grâce à Internet, je m'ouvrais cependant au monde. J'étais en contact avec quelques hommes plus ou moins âgés avec qui, contre quelques photos de ma nudité, j'arrivais à monnayer un abonnement Netflix ainsi qu'une poignée d'ebooks. Certaines arrivent à faire carrière avec quelques photos de nu. Moi j'arrivais à me recréer un univers culturel dans ma campagne de bouseux et ce n'était déjà pas si mal.
Si mon père avait appris mes agissements, il m'aurait lapidée sur la place publique — au sens propre —, mais étrangement, cette terreur que m'inspirait le sexe hors mariage ne s'appliquait pas pour mes errances virtuelles. Le virtuel n'était, par définition, pas tout à fait réel et ne comptait donc pas vraiment.
Ainsi, je parlais de sexe avec des Français — bien souvent en anglais d'ailleurs — et je dévoilais ma nudité contre quelques menus cadeaux. Pour être parfaitement honnête, je le faisais très souvent gratuitement, pour le seul plaisir de recevoir des compliments, pour la seule gloire de faire jouir un homme de mon corps.
Parmi tous ces prétendants virtuels, il y en avait cependant un qui sortait du lot. Il s'appelait Marc. Il était plus fin, plus cultivé, plus imaginatif dans ses fantasmes — et il était surtout plus vieux. Je vous parle là d'un homme de 43 ans qui s'imaginait pervertir la jeune fille à l'esprit déjà fort tordu que j'étais. Il me prenait de haut, alternait des phases de vif intérêt pour ma personne et de silences prolongés. Il me parlait parfois d'art, de musique ou de littérature, et d'autres fois de sexe, de domination, de soumission et de tout ce qui était en mesure d'apaiser les frétillements de mon entre-jambe.
Au début, il n'avait été pour moi qu'un vieux pervers à ma botte et qui à mes 18 ans se transformerait en ticket d'entrée pour la France. Mais ce vieux pervers avait de l'esprit et du charme, et bientôt ce fut moi qui fus à sa botte.
J'attendais avec hâte que les semaines et les mois défilent jusqu'au jour de ma majorité afin de prendre l'avion et de rencontrer et me soumettre à mon beau Français. Je dis mon beau Français, mais je n'avais de lui qu'une misérable photo en noir et blanc où l'on ne distinguait pas grand-chose. Mais après tout, cela faisait partie du charme d'Internet, l'apparence reléguée au second plan pour laisser briller l'intellect et la personnalité.
Un lectorat avisé soulignerait le fait que derrière un écran, n'importe qui d'un peu futé peut paraître intelligent et intéressant. Ce lectorat n'aurait pas tort. — Quant à mon intellect et ma personnalité… on me dira que c'était surtout mes photos qui intéressaient la gent masculine, mais je ne le pense pas. J'étais très mature pour mon âge, et même sans photos, nombreux auraient été ces hommes séduits par l'esprit vif d'une jeune fille, croyez-moi.
Allais-je pour autant me priver du plaisir d'imaginer ces esclaves du sexe jouir sur une photo de mon corps ? Non, pour rien au monde.
Mais ces élucubrations de jeune adolescente enfermée dans le patriarcat d'un pays islamique sont vite lassantes, aussi est-il temps pour moi d'arriver au jour de mes 18 ans. Ou plutôt, trois mois après le jour de mes 18 ans.
Nous approchions alors de l'automne 2020 et le spectre d'un nouveau confinement planait au-dessus de nos têtes. Je passai donc un été stressant, priant chaque jour que les frontières ne se referment pas avant que j'ai pu prendre mon avion. Ce ne fut pour moi heureusement pas le cas.
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Officiellement#, j'embarquais pour la France pour poursuivre mes études à l'université de lettres de Toulouse. Mes parents pensaient que j'allais loger dans un pensionnat pour jeunes filles et que ma virginité serait préservée des ardeurs du monde occidental. En réalité, poursuivre mes études ne m'intéressait nullement — comme si l'on pouvait trouver un quelconque métier après une fac de lettres, franchement… — et comme j'allais être hébergée par Marc, mon mystérieux Français à l'esprit cochon, j'espérais bien perdre ma virginité le jour même.
Quand mes pieds foulèrent le sol français de l'aéroport de Toulouse, je ne ressentis nulle transcendance, nulle libération. J'avais pensé que respirer l'air français allait ouvrir mon être à de nouvelles sensations, mais la seule chose que je ressentis fut la sorte d'étouffement que me procurait ce fichu masque. J'aimais la sensation de pouvoir être cachée derrière lui, mais il était temps pour moi de l'ôter. Je pris une nouvelle inspiration… mais toujours aucune transcendance. Au moins je n'étais plus en Tunisie, c'était déjà cela.
Comme j'avançais dans les couloirs de l'aéroport, faisant contrôler mon visa, récupérant mes valises, une anxiété commença à sourdre : j'allais enfin rencontrer Marc. Qu'allait-il penser de moi ? Draguer une gamine sur Internet était une chose, mais la voir en vrai… Allais-je le décevoir ? Allait-il me trouver trop grosse ? trop petite ? tout simplement pas à son goût ?
J'étais loin d'être un mannequin. J'étais plutôt petite et, sans être grosse, j'avais des fesses et des seins richement fournis, bien loin des fantasmes filiformes masculins. Quant à mes cheveux aux boucles folles, je les lissais tant et si bien qu'ils retombaient tristement de chaque côté de mon visage — visage au demeurant plutôt banal. C'était sûr, en me voyant, il perdrait tout attrait pour moi et me laisserait seule dans l'aéroport, faisant semblant de ne pas m'avoir vue. J'étais à deux doigts de remettre mon masque.
J'étais habillée d'une paire de jeans moulants et d'un débardeur par trop échancré à mon goût. Un châle couvrait d'ailleurs mes épaules et j'avais presque envie de le rouler autour de ma tête afin de me voiler. Ce hijab de fortune m'aurait protégée du regard du monde extérieur. C'était terrible, j'essayais d'être féminine avec mes pauvres talons de quatre centimètres, mais j'avais plutôt l'air d'une éclopée qui sortait de son fauteuil roulant pour la première fois de sa vie. J'avais envie de pleurer. Cette anxiété de déplaire se transforma bientôt en crise d'angoisse. J'approchai de la sortie, priant pour que Marc ne soit pas là, que le monde autour de moi disparaisse et que je puisse tomber à genoux, cacher mon visage dans mes mains et pleurer dans mon coin.
Soudain, une main se posa sur mon épaule et une voix tremblante et nasillarde se fit entendre :
« Éya ? Tu es ravissante. » Je levai les yeux et reconnus Marc. Je me jetai contre lui et me mis à pleurer contre son torse. Bien sûr, il ne comprit pas ma réaction, mais il me serra contre lui, peut-être un peu maladroitement, et essaya de me caresser les cheveux pour me consoler. C'était la première fois que j'avais un tel contact physique avec un homme, mais j'étais trop stressée pour pouvoir vraiment m'abandonner dans ses bras. Je reculai de quelques pas et observai celui qui m'obsédait depuis presque deux ans.
Il n'avait aucun charisme, aucune allure, même son sourire était celui d'un benêt. Un début de calvitie dévorait son crâne et son t-shirt mal coupé moulait son ventre bedonnant. Il essayait de se donner une contenance de mâle, mais j'étais persuadée que si je lui avais demandé de me suivre à quatre pattes, il l'aurait fait. J'étais sur le sol français depuis moins d'une demi-heure et j'étais déjà sûre d'une chose : cet homme sans saveur n'aurait pas ma virginité. Pire encore : aucun Français ne l'aurait, ce peuple n'avait plus rien des glorieux colonialistes conquérants, il puait la défaite.
En plein milieu du hall de l'aéroport, une sorte de malaise tacite s'était installé entre Marc et moi. Je me tenais à presque un mètre de sa personne, le dévisageant avec un air à demi-horrifié, et lui, quelque peu désarçonné, laissa s'écouler de longues secondes avant de trouver quoi dire :
« Tu es très belle Éya, je suis extrêmement heureux de pouvoir enfin te rencontrer.
— Tu es très moche, Marc, sans charme et sans charisme et je suis extrêmement déçue par notre rencontre. Rase-toi les poils des oreilles et on pourra éventuellement discuter. » Bien sûr, je ne répondis pas cela à haute voix, je me contentai de le penser. Et comme je sentais qu'il allait me proposer d'aller cher lui, je tâchai de prendre les devants :
« C'est la première fois que je viens en France, tu me fais visiter un peu la ville ?
— Oh, je pensais que tu aurais d'abord voulu déposer tes affaires chez moi.
— Non, ma valise est légère, et comme tu es galant, tu pourras la porter. Allons plutôt faire un tour en ville, insistai-je.
— Tes désirs sont des ordres Éya », me répondit-il avec une docilité qui me hérissa le poil. Mais je n'allais pas frapper un homme dès ma première heure sur le sol français, ç'aurait été quelque peu excessif. Je me résignai donc à suivre cette chiffe molle qui me servait de guide. Par quel moyen allais-je réussir à fuir cet énergumène, je ne le savais pas encore. Reprendre l'avion en direction de Tunis était une solution que j'envisageais, mais l'idée de retrouver ce pays crasseux était encore plus déplaisante que la compagnie de Marc. Après tout, n'était-ce pas là mon souhait initial ? Trouver quelque pigeon docile qui m'accueille en France et m'en débarrasser à la première occasion venue. — Il ne me restait plus qu'à attendre cette occasion.
Nous prîmes donc le tramway à la sortie de l'aéroport dans le but de descendre à la station Arènes. Ce nom me plaisait, j'y imaginais quelque valeureux gladiateur romain ruisselant du sang des fauves contre lesquels il venait de se battre. Ah ! Pourquoi avais-je donc avec moi un misérable comptable et non pas un puissant gladiateur romain ? Mon entre-jambe se mit à frétiller si fort que j'aurais pu coucher avec n'importe qui dans ce tramway — n'importe qui sauf Marc. Je constatai tout de même dans le wagon une forte présence arabe. C'était étrange, on se serait presque cru en plein Tunis…
L'élégance aurait voulu qu'il prenne un taxi pour nous amener dans le centre. Mais l'élégance ne semblait pas faire partie de ses aptitudes.
C'était l'heure de pointe et le tramway était bondé. Nous étions serrés l'un contre l'autre et des odeurs me rappelant les bas-fonds de mon pays natal exhalaient à travers le compartiment. Marc profita de cette proximité et m'attrapa les fesses d'une main. Personne ne voyait rien tant nous étions écrasés dans ce wagon à bestiaux. Il approcha ses lèvres des miennes pour m'embrasser, mais comme je détournai le visage, il plongea son nez dans ma chevelure et m'embrassa dans le cou. Le dégoût initial qui m'habitait laissa place à une curieuse excitation. Nous étions là, à la vue de tous, enlacés comme un couple incestueux, lui jouant le rôle du père, moi de la fille abusée. Je sentis sa main glisser vers l'intérieur de mes fesses pour aller trouver mon entre-jambe. Son geste était maladroit, mais cette volonté de prendre possession de moi me séduisit. Quand il essaya une nouvelle fois de m'embrasser, je me laissai faire. J'étais son objet sexuel et cela me plaisait.
Un homme près de nous toussa et tout de suite Marc reprit son rôle de comptable soumis. Il se redressa, ôta sa main de mes fesses et la posa timidement sur ma hanche. Il n'osa même pas affronter mon regard et essaya de meubler en me racontant diverses anecdotes sur la ville. Moi je venais de vivre mon premier baiser, de me faire toucher pour la première fois par un homme et d'avoir ma première expérience voyeuriste — je l'avais en tout cas vécue comme telle.
En Tunisie, la pudeur en public va de soi. Personne n'imaginerait se comporter comme nous venions de le faire. Je ressentais un mélange de gêne, de honte et d'excitation. Si Marc m'avait à ce moment proposé d'aller chez lui, j'aurais peut-être dit oui. Au lieu de cela, il garda le nez rivé sur son téléphone, à chercher quelque attraction touristique à me montrer.
Nous descendîmes donc station Arènes. L'endroit, bien loin de ruines romaines, était une sorte de place avec des marches de béton surplombées par un bâtiment rétrofuturiste aux allures soviétiques. Quel architecte à l'esprit malade avait pu concevoir un tel ouvrage, je ne le sais, mais je trouvai l'endroit particulièrement oppressant et les derniers restes d'émoi sexuel disparurent de mon esprit. Marc s'arrêta au milieu de cette place sinistre et me proposa de rejoindre un ami à lui, en ville. L'idée de passer l'après-midi avec deux comptables français quarantenaires ne m'enchantait guère, mais c'était toujours mieux que de rester seule avec cet homme maladroit. J'acceptai donc et nous nous engouffrâmes dans le métro toulousain, prêts à rejoindre pour de bon ce centre-ville.
Je remis mon masque et Marc fit de même. On ne voyait désormais plus de lui que son crâne a demi-chauve. J'avais honte de marcher à ses côtés… mais je tâchai d'oublier cela pour me concentrer sur ma découverte de ce nouveau monde qu'était la France.
Nous nous installâmes tout devant et je regardai défiler devant moi le tunnel. C'était pour le quidam moyen une expérience banale au possible, mais pour moi, pauvre campagnarde du Maghreb, ce fut quelque chose d'assez plaisant. J'en trouvai presque une certaine allégresse, un enthousiasme nouveau qui me redonna le sourire. Marc restait debout derrière moi, ses bras autour de ma taille, tandis que je m'imaginais conduire avec un volant imaginaire ce métro sans chauffeur. Si j'avais été un peu plus blanche et Marc un peu plus beau, nous aurions presque pu reproduire une scène du film Titanic.
Nous descendîmes station Jean-Jaurès. Le nom me disait quelque chose, j'avais très certainement dû l'apprendre durant mes cours de français, mais il me fallait bien admettre que je me fichais parfaitement de savoir qui était ce brave homme. Je venais de conduire un métro dans une ville française, je n'étais pas encore la reine du monde, mais pas loin.
Nous marchions main dans la main, comme deux amoureux, dans les rues de la Ville rose. J'étais émerveillée par ces briques qui tenaient plus d'un orange sale que d'autre chose et je posais mille questions sur chaque bâtiment que nous croisions. Marc était souvent bien incapable de me répondre précisément, mais il avait un certain talent pour trouver des réponses suffisamment vagues pour donner l'impression qu'il maîtrisait le sujet. À vrai dire, je posais des questions sans en écouter les réponses. Mon esprit papillonnait et mes yeux se laissaient distraire à chaque nouveau mètre parcouru. À l'aéroport, face à Marc, j'avais été saisie d'un sentiment de dégoût vis-à-vis de la France. Il me fallait revenir sur ce jugement quelque peu hâtif : ce pays était en fait plutôt cool.
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Après une petite demi-heure# à flâner dans les rues de Toulouse, nous arrivâmes face à un bar dont le nom en français m'échappe. À ma décharge, je parlais encore très mal la langue à ce moment-là et la plupart de mes échanges avec Marc se faisaient encore en anglais.
Toujours est-il que Marc m'ouvrit la porte et me fit signe d'entrer, geste qui se voulait galant mais qui était en réalité assez maladroit. Tout chez cet homme semblait faux, mais je m'en fichais, je venais de mettre les pieds dans un bar dont la décoration steam-punk était tout bonnement fascinante, faite de tuyaux de cuivre et d'engrenages surdimensionnés.
Je vis, au fond de ce bar, un homme seul face à sa bière. C'était un vrai rockeur. Il était habillé tout de noir, avait les cheveux indisciplinés et des tatouages dépassaient de ses vêtements. Son regard perdu dans le vide était profond et froid. J'étais certaine que quand il ne jouait pas de la guitare avec son groupe de rock il devait travailler comme tueur à gages pour la mafia locale. Je venais d'entrer dans un bar malfamé et j'étais excitée comme jamais.
Mais ce n'était que le début de mes surprises : le mystérieux tueur à gages tatoué tourna sa tête vers nous, son visage s'éclaira d'un sourire carnassier et il nous fit un signe de la main. Je tournai un regard interrogateur vers Marc qui m'informa que cet homme tout de noir vêtu était Samson, son ami.
Je devenais folle ! Je venais de conduire le métro et j'allais maintenant rencontrer une rockstar.
Nous nous installâmes donc à la table de Samson. Marc m'avait commandé une pinte de bière blonde. C'était la première fois que je buvais de l'alcool et je n'aimais pas ça. Mais pour rien au monde je n'aurais voulu passer pour une sucrée aux yeux de Samson.
Le lectorat remarquera avec quelle aisance je recrée le monde dans ma tête : je conduis des métros, je rencontre des rockstars tueurs à gages et le simple nom de la station de métro « Arènes » me projette directement dans la Rome antique. Eh bien concernant Samson, je ne m'étais pas vraiment trompée. Il n'était certes pas tueur à gages, mais il avait bien été musicien dans un groupe de metal. Simplement, il était non pas guitariste, mais batteur — ce qui était encore mieux !
On m'excusera facilement, j'avais tout juste 18 ans. Mais, soyons honnêtes : j'étais littéralement fascinée par Samson. Il avait durant quelques mois remplacé le batteur d'un groupe assez connu, Aorasie, qui avait fini en hôpital psychiatrique. En même temps, en jouant d'une musique pareille, il n'était pas surprenant que le pauvre homme ait fini à l'asile. Mais peu importait, j'étais en face d'une star.
J'étais fascinée, mais dans les faits, je ne participais que peu à la discussion entre les deux hommes. À vrai dire, je ne comprenais pas le quart de leur échange, mon français était par trop rudimentaire. Mais cela m'importait peu. Je dévorais Samson du regard. J'admirais sa voix, posée et grave, son langage corporel, son charisme naturel, et je me demandais ce que je faisais avec Marc. S'il y avait à cette table un homme qui devait prendre ma virginité, ce devait être Samson. Le bon sens aurait voulu qu'il congédie Marc, qu'il arrache mes vêtements, qu'il plonge sa tête dans mes seins et qu'il me prenne là, sur la table du bar, sans se soucier des clients, sans se soucier de mon plaisir, sans se soucier d'autre chose que de prendre possession de ma virginité. Les haut-parleurs du bar diffusaient la chanson Rape me, de Nirvana. « Viole-moi ! » avais-je envie de crier à Samson. Bien sûr, je ne fis rien de tel et comme la soirée prenait fin, nous nous séparâmes. Mon rockeur tatoué n'avait que peu prêté attention à moi, et quand il me fit la bise pour me dire au revoir, ce fut avec froideur.
Comme Marc habitait dans le centre, nous rentrâmes à pied, toujours main dans la main.
Il était tard, j'étais épuisée et mes chaussures me faisaient mal aux pieds, aussi, une fois arrivés chez lui, nous nous mîmes très vite au lit. Après quelques minutes d'hésitation à rester dans son coin, il s'approcha de moi, me prit dans ses bras, essaya de m'embrasser, puis de caresser mon corps. Il ôta ses vêtements, puis les miens. Mon pyjama de gamine ne lui plaisait-il donc pas ? Je n'éprouvai aucun désir pour lui, mais que pouvais-je faire ? Je le laissai me toucher, embrasser mes seins, mon ventre, mes cuisses, mon entre-jambe… Cet homme me répugnait, mais Dieu merci, la lumière était éteinte et mon imagination fertile projeta l'image de Samson dans mon esprit.
À un moment, son sexe me pénétra. Ce fut douloureux, mais surmontable. Il s'agita sur moi et bien vite il s'arrêta, manifestement repu. Au moins, ce fut bref. Il se débarrassa du préservatif et me prit dans ses bras, transi de passion. Moi, je tâchai de rester de marbre. Si je laissais mes émotions me submerger, Dieu sait ce qui aurait pu en découler. Répulsion ? Dégoût ? Larmes ?
Je restai allongée quelques heures durant, les yeux fixant le plafond, le corps flasque de Marc contre moi. Si j'avais su que cette première expérience sexuelle ait pu être aussi misérable, j'aurais offert ma virginité à quelque camarade de classe quand j'avais 14 ans. Au moins ça aurait été fait et ça aurait cessé de m'obséder. Si mon imagination était si fertile, c'était probablement parce que le réel était par trop décevant.
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Les féministes# qui pensent qu'être heureuse implique une réussite professionnelle fulgurante, une vie sexuelle débauchée et des activités faisant ressortir leur part masculine se trompent. Tout cela n'amène que de la frustration et des prescriptions d'antidépresseurs. Rendre une femme heureuse est en réalité quelque chose de beaucoup plus simple : il faut avec elle se comporter en homme, lui donner de l'attention et bien sûr quelques orgasmes. Les belles voitures, les grandes maisons, les bijoux hors de prix, les soirées romantiques, tout cela ne vaudra jamais la présence d'un mâle, son attention et quelques coups de bite bien placés.
Avec Marc, j'avais de l'attention, mille fois trop d'attention. C'en devenait insupportable. Et je ne parle pas là d'une relation de trois ou quatre ans qui commence à prendre l'eau, je parle ici de notre première semaine. J'avais pour amant un animal de compagnie qui ne savait pas s'y prendre avec un corps de femme. J'avais pensé rencontrer un pervers fantasmant sur des filles plus jeunes que lui, je n'avais en réalité en face de moi qu'un homme si peu confiant en ses capacités qu'il évitait les femmes chevronnées. Ce n'était pas la pureté de ma virginité qui l'intéressait, c'était mon manque d'expérience.
Si notre première fois avait été désastreuse, les fois suivantes ne furent guère mieux, mais comme maintenant je savais à quoi m'attendre, j'arrivais à anticiper, et de déplaisant, le sexe se transforma en vaguement agréable.
Comme je le disais : un mâle, de l'attention, des orgasmes. En guise d'orgasme, j'avais du « vaguement agréable », et en place de mâle, j'avais une serpillière. Il ne me restait que l'attention. Mais c'était beaucoup, beaucoup trop d'attention.
Je méprisais cet homme. — Je n'étais hélas pas assez cruelle pour le faire souffrir.
Pendant presque deux ans, j'avais été obsédée par Marc. Marc, le beau Français, Marc l'intellectuel, Marc l'homme d'expérience, Marc l'homme blanc, l'homme trop âgé, l'homme non musulman — en somme, l'incarnation de l'interdit. J'aurais dû, dans ses bras, crier si fort que les murs en tremblassent, mais les seuls râles que je poussais étaient des gémissements d'inconfort.
De quoi pouvais-je me plaindre ? Je voulais être traitée comme un objet sexuel, il me traita dès le premier soir comme un objet sexuel. Je voulais être traitée comme une princesse, il me traitait chaque jour comme une princesse. Je n'avais qu'à exiger quelque chose — un vêtement, un plat, un livre, n'importe quoi — et je l'obtenais. Si j'avais été plus expérimentée et machiavélique, j'aurais pu le dépouiller, ce brave homme.
Marc n'avait que peu d'amis, ainsi, en une semaine nous descendîmes trois fois dans le bar à la jolie décoration, chaque fois pour y retrouver Samson.
Ils parlaient entre hommes, en français, sans se soucier vraiment de moi. Et ça m'agaçait. J'avais plusieurs fois surpris le regard de Samson sur mes seins, et quand je me levais de table je sentais ses yeux se poser sur mon derrière. Il avait envie de moi, j'en étais sûre, mais il m'ignorait superbement. Non, ça ne m'agaçait pas, c'était plus que ça, c'était parfaitement insupportable.
Il me fallait un plan, il me fallait faire quelque chose qui le fasse réagir, quelque chose qui lui donne envie de moi.
Le troisième soir, je décidai de m'habiller avec un décolleté si plongeant et serré que ce n'était plus une paire de seins que j'avais, mais deux grosses pastèques juteuses prêtes à exploser.
Je passai une éternité dans la salle de bain pour me maquiller. Les filles françaises ont un don pour savoir se maquiller sobrement, élégamment, avec art et doigté — je ne possédai pas ce don. Mes joues étaient trop roses, mes yeux trop noirs, mon fond de teint trop lisse. Entre mon visage et mes seins, le message que j'envoyais était parfaitement clair : « Samson, prends-moi sur cette table, maintenant ! »
Si ce soir-là Marc fut particulièrement réceptif à mon charme — il m'embrassa et me câlina comme jamais —, Samson garda son air froid et distant. Il avait dû voir tellement d'autres filles avant moi, plus belles, avec plus d'assurance et de savoir-faire. Il devait se rire de moi.
Après deux pintes de bière, Marc se leva pour aller aux toilettes, me laissant seule avec Samson. Celui-ci me dévisagea — j'eus la sensation que c'était la première fois qu'il regardait plus haut que ma poitrine — et après quelques secondes intenses il commenta :
« En fait, t'es vraiment pas mal comme fille. You are quite an attractive girl.
— Merci… » répondis-je timidement. Il avait pris la peine de traduire sa phrase en anglais pour que je la comprenne. J'eus envie de me lever, de m'asseoir sur ses genoux et de l'embrasser. Là, comme ça, sans autre forme de procès. Bien sûr, je ne le fis pas. Mais je luttais contre moi-même, contre ma peur du rejet, contre la bienséance, contre mon désir qui me dévorait les entrailles, je luttais contre tout ce qu'il était possible de lutter.
Comme Marc revenait, Samson se leva pour visiter à son tour les sanitaires. Sans réfléchir, je fis de même et le suivis.
J'attendis devant la porte qu'il sorte, mais au lieu de le laisser passer, je bousculai cette montagne de muscles vers l'intérieur des toilettes et refermai la porte derrière nous. Il me regarda, l'air interdit. Manifestement, on ne devait pas le bousculer souvent. Je profitai de cet instant de flottement pour l'embrasser. Ce fut un baiser goulu et maladroit, celui d'une jeune fille rongée par le désir et qui pour la première fois de sa vie agissait, prenait une initiative, laissait sa folie intérieure s'exprimer.
Samson posa ses mains sur mes hanches et se prêta au jeu. Ainsi, c'était à cela que ressemblait un vrai baiser… une présence masculine, un échange à la fois charnel et mystique, le corps qui vibre, le cerveau qui s'emballe tellement qu'il arrête de fonctionner — l'oubli de soi, l'oubli du monde, l'oubli, tout simplement.
Pour l'embrasser, j'étais sur la pointe des pieds. Quand mes talons retrouvèrent le sol et que nos lèvres se séparèrent, il me fit mettre à genoux, brusquement, sans délicatesse. Je sentis le carrelage humide et froid des toilettes crasseuses de ce bar et mon cerveau refusa d'en déduire ce que pouvait être ce liquide odorant qui imprégnait désormais mes rotules.
Je le regardai d'en bas tandis qu'il défaisait sa ceinture. J'avais peur. C'était étrange, car j'avais envie d'être là, j'avais provoqué cette situation, mais d'être ainsi à genoux, à la merci d'un mâle, j'avais peur.
Il sortit un sexe qui me sembla gros comme un avant-bras. C'était bien sûr une vue de l'esprit, et si Allah avait offert à Samson un membre fort honorable, nous restions dans des proportions somme toute humaines. Ce sexe encore mou était à hauteur de mes yeux et je n'étais pas sûre de comprendre quoi en faire — j'étais encore vierge il y avait une semaine.
Samson plaça une de ses mains sur ma nuque et de l'autre guida l'engin jusqu'à ma bouche, ponctuant le geste d'un « Allez, suce ! »
Je cerclai donc de mes lèvres le membre viril qui se transforma en mât glorieux — dur et rigide comme du bois. J'astiquais d'une main le phalle et du bout des lèvres suçait le gland de Samson avec maladresse. Très vite celui-ci s'agaça et retira son sexe de ma bouche, puis il me gifla violemment :
« Putain, mais où t'as appris à sucer, petite salope ! » Il prit alors mon visage à deux mains et enfonça sa bite si loin dans ma gorge que je crus m'étouffer. Il se servit alors de moi comme d'un objet masturbatoire. Avec ses mains puissantes, il faisait aller ma tête d'avant en arrière, et avec son bassin il donnait des coups qui faisaient frapper son sexe contre le fond de ma gorge. Je gardais la bouche grande ouverte et je sentais un mélange de salive et de liquide séminal s'écouler sur mon menton. Le sol poissait, mon visage poissait tout autant, mes cheveux étaient souillés des écoulements de ma bouche, je me sentais sale, réifiée — j'étais à deux doigts d'avoir un orgasme mental.
Samson poussa un râle sourd, presque inaudible et je sentis se déverser dans ma bouche ce que je devinai être une décharge de sperme. Je ne souhaitais pas avaler cette offrande, mais il maintint ma tête si fort et son sexe si profondément enfoncé que je n'eus pas vraiment le choix. J'avalai de travers et me mis à tousser. Je réussis à me dégager de l'emprise de Samson et me retrouvai à quatre pattes, les mains baignant dans la moiteur du carrelage, à cracher et à essayer de retrouver ma respiration.
Pendant ce temps, mon amant d'une minute remonta son pantalon, se lava les mains dans le lavabo et quitta les toilettes, me laissant à mon sort de petite chienne pataugeant dans la mélasse.
Quand je rejoignis les deux hommes à leur table, j'eus l'impression d'être dévisagée par toute la salle. Probablement que personne n'avait prêté attention à qui était entré ou sorti des toilettes, mais je ne pus m'empêcher de penser que malgré ma rapide séance de nettoyage devant l'évier, tout le monde voyait encore la souillure me maculer. J'avais l'impression qu'une aura malsaine de sexe irradiait de ma personne. J'étais prête à jurer devant Allah de porter le voile jusqu'à la fin de mes jours si je pouvais disparaître au regard des gens. Mais je n'avais pas de voile sur moi et les gens étaient trop occupés par leurs verres et leurs discussions pour regarder si j'allais disparaître.
Je m'assis à la table, la tête basse, sans oser regarder qui que ce soit. J'étais venue en France pour être une petite cochonne et j'étais devenue la reine des traînées.
Marc prit mon menton dans l'une de ses mains pour me forcer à lever la tête et croiser son regard. Par ce simple geste, il me dégoûta et toute ma honte se transforma en haine pour lui. Comme mon regard se durcit, il me demanda :
« Tout va bien, Éya ? Tu sembles contrariée.
— Tout va très bien merci. Je viens de sucer Samson dans les toilettes, il a un sexe deux fois plus gros le tien. » Je lui avais dit ça dans le seul but de le blesser, mais ce n'était que la triste vérité. Il me regarda, interdit, n'osant croire ce qui pourtant était évident : qu'aurions-nous fait d'autre, enfermés tous les deux dans les toilettes ? La capacité qu'avait cet homme à se mentir à lui-même était impressionnante. Il ôta sa main de mon menton, comme répugné par la chienne que j'étais, et tourna son regard vers Samson, qui arborait un petit sourire satisfait :
« C'est vrai ce qu'elle dit, Samson ?
— Mec, ça fait presque dix ans qu'on se connaît. Tu sais très bien que si j'ai l'opportunité de me taper une jolie fille, je le fais, peu importe que ce soit une bonne sœur, la fille du Premier ministre, la femme de mon meilleur ami ou une prostituée qui a la syphilis. Et ce n'est pas la peine de prendre cette tête effarouchée, je suis sûr que ça t'excite que je me tape ta copine. Tu bouffes du porno depuis le début de ton adolescence, dès qu'on croise une fille, tu m'incites à aller la voir parce que tu sais que toi tu n'oseras pas, tu vis par procuration. Alors ouais, c'est bien, tu t'es trouvé une jolie poule et tu as pu la tirer, mais franchement, on sait tous les deux que ce n'est pas ça qui te fait jouir. Ce qui t'exciterait vraiment, ça serait de me regarder la prendre en levrette devant toi, pendant que tu te branlerais comme un ado dans un coin de la pièce. » Je restai sans voix face à cette réponse. Comment pouvait-il parler ainsi à son ami ? Marc semblait encore plus déstabilisé que moi, comme si Samson venait de lui révéler une vérité qu'il refusait d'admettre. Et moi, pauvre jeune fille de dix-huit ans fraîchement dépucelée, je me retrouvais prise entre les deux. Mais l'idée de Samson n'était à vrai dire pas déplaisante… Lui me prenant en levrette sous le regard frustré de ce misérable Marc. Ça c'était du sexe, ça c'était de la débauche… Ça c'était la France telle que je la rêvais. C'était la sublime décadence…
Cette soirée au bar engendra évidemment une longue conversation avec Marc. Apparemment, cela ne se faisait pas de sucer les amis de l'homme avec qui on entretient une relation. Ah, vraiment ? Dommage.
Si seulement Marc s'était mis en colère, s'il m'avait frappée de rage, craché dessus, traînée par terre en me tirant par les cheveux, s'il avait laissé s'exprimer sa masculinité, peut-être aurais-je eu un peu de respect pour lui. Je lui en aurais voulu, je l'aurais peut-être même quitté face à un tel déchaînement de violence, mais au moins j'aurais eu un peu de respect pour cet avorton.
En place de cela, Marc voulut parler, exprimer ses émotions. Il m'expliqua que je l'avais déçu, qu'il se sentait trahi par Samson et autres banalités du genre. < Eh oui, frère, ta poule a sucé ton pote dans les chiottes, à cinq mètres de toi, on se doute que c'est pas la joie. >
Tandis qu'il parlait — tandis qu'il se plaignait — moi je ne pouvais me sortir de l'esprit l'image de Samson me prenant en levrette. Rien que la sensation de ses mains prenant ma tête pour me forcer à le sucer, c'était déjà puissant. Mais le sentir me tenir fermement par les hanches et me pilonner comme un taureau en rut… j'en aurais presque oublié la présence de Marc. Celui-ci continuait de parler, mais je ne l'écoutais plus, je voulais un homme, pas une pleureuse.
Agacée, mon esprit vrilla. Ce n'était plus possible que les choses continuent ainsi. J'avais saisi les rênes de mon destin en quittant la Tunisie, il fallait qu'en France aussi je prenne ma vie en main. Mon français restait rudimentaire, mais en une semaine, j'avais déjà bien progressé, aussi, il me fut assez facile de formuler correctement mes désirs :
« Marc. Mets-toi à genoux et lèche mes chaussures.
— Mais de quoi tu parles, Éya ? Tu viens de me tromper avec mon meilleur ami, je n'ai pas la tête à ça.
— Je t'ai trompé avec ton seul ami, et ça t'a excité, weld elgahba. Alors arrête de pleurer, mets-toi à genoux et lèche mes pieds. » Je repensai à Samson qui m'avait fait m'agenouiller devant lui sans prononcer le moindre mot. J'étais loin d'avoir son charisme…
Cela étant, face à mon regard sévère, à mes poings posés fermement sur mes hanches et à l'inflexibilité de mon regard, Marc se résigna se mit à quatre pattes devant moi. Il embrassa du bout des lèvres mes bottines recouvertes d'une fine couche de poussière urbaine. « Lèche ! » hurlai-je, excédée. J'étais à deux doigts de lui fracasser le nez avec la pointe de ma chaussure. Je ne savais pas qu'une telle rage dormait en moi… mais j'aimais ça. Je me sentais puissante, je me sentais femme. J'en avais presque la sensation qu'ainsi, notre relation aurait pu fonctionner. C'était bien sûr parfaitement faux, mais pendant un instant, j'y crus.
Mon petit Marc s'exécuta. Il lécha avec application mes bottines noires qui avaient une heure plus tôt foulé le sol plein d'urine des toilettes du bar. Cet homme n'avait vraiment aucun honneur, il aurait pu être Anglais…
En réalité, Marc était bel et bien Anglais. Ses deux parents étaient Londoniens, mais leur fils, étant né et ayant grandi en France, se plaisait à se penser Français. Le voir ainsi à quatre pattes en train de s'étouffer à demi en avalant la poussière de mes bottes me confortait dans l'idée qu'en ses veines coulait du sang britannique.
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Après cette nuit-là#, notre relation changea du tout au tout. Je fis de ce brave garçon un peu trop attentionné un parfait soumis. Au fond de lui-même il l'était déjà, mais refusait de l'admettre. Je n'avais eu qu'à révéler sa nature profonde. Quant à moi, ma nature profonde n'était pas celle d'une dominatrice. J'éprouvais bien sûr une certaine allégresse à faire ramper ce chien servile, mais rien de vraiment sexuel. Aussi, narrer la suite de mon histoire avec Marc n'aurait que peu d'intérêt. Le lectorat l'aura deviné, celui qui sut vraiment éveiller mes instincts primaires et bestiaux, celui qui sut exalter mes pulsions sexuelles les plus débridées, ce fut bien sûr Samson.
Le moment clef, l'instant charnière où la petite Éya passa des mains serviles de Marc au joug implacable de Samson arriva un soir de novembre.
Samson, bravant le confinement alors en vigueur en cette fin d'année 2020, était venu chez nous pour aider Marc à résoudre un problème de plomberie — et j'avais beau vivre dans cet appartement depuis presque trois mois, je n'avais aucune idée de quel était ce problème de plomberie… Apparemment, il était dans la salle de bain, mais je ne m'en souciais pas alors et je ne m'en soucie pas plus aujourd'hui.
Comme il manquait un joint pour réparer ce qui devait l'être, Marc du s'absenter pour aller en acheter un, me laissant seule avec Samson. Il était amusant de savoir que les magasins de bricolage faisaient partie des commerces essentiels. Avant de partir, il glissa une pointe d'humour :
« N'en profitez pas pour coucher ensemble pendant que je ne suis pas là, hein ? » Le ton chevrotant de sa voix laissait entendre que ce n'était pas tant de l'humour que cela. Pauvre garçon.
À peine eut-il claqué la porte que Samson se leva. Il me regarda de haut en bas, puis de bas en haut et se permit de commenter :
« T'es plutôt pas mal foutue. Je suis habituée aux filles un peu plus sèches, mais tu es plutôt pas mal foutue. J'imagine que ce n'est pas trop le genre à savoir-faire jouir une fille, le Marc, si ?
— Euh, je ne sais pas…
— Ouais, c'est bien ce qu'il me semblait. On va arranger ça. » Et il s'approcha de moi pour m'embrasser sans attendre de réponse ou même un geste de consentement. Je n'eus ni le réflexe ni l'envie de le repousser. En fait j'étais surprise qu'un tel homme me trouve désirable. Comme il venait de le dire, il était habitué aux filles qui avaient une silhouette de mannequin. J'en étais fort loin.
Mais manifestement, ses précédentes conquêtes n'avaient pas de seins comme les miens. Il s'y attarda dessus comme un vieux pervers japonais. Très vite il ôta mes vêtements et commença à me toucher, à m'embrasser de partout. Je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait. Nous étions chez Marc, dans son appartement, Marc, le meilleur ami de Samson, et il nous avait littéralement demandé trois minutes plus tôt de ne pas coucher ensemble.
Mais de sentir ces mains viriles et expertes sur moi, ça me donnait justement terriblement envie de coucher avec. Pourquoi n'avait-ce pas été Samson qui m'avait attendue à l'aéroport ? Pourquoi n'avait-ce pas été Samson qui avait proposé de m'héberger ? Pourquoi n'avait-ce pas été Samson qui m'avait dépucelée ?
Le désir me donna du courage et, sans rien demander, j'essayai d'enlever à Samson son t-shirt. Mais entre sa taille de géant et ses épaules trop larges, ce ne fut de ma part qu'une tentative maladroite et il se déshabilla lui-même. Je posai mes mains sur son torse et suivis de mes doigts les sillons de ses muscles.
Il avait de nombreux tatouages occultes sur le corps dont je ne connaissais pas la symbolique, mais l'atmosphère mystique qui se dégageait de ce torse nu était bien suffisante pour moi.
Soudain, il me poussa, ce qui m'envoya voler sur le canapé. Il desserra sa ceinture et s'approcha de moi. De mes mains maladroites, je baissai son pantalon et dégageai son sexe presque en érection. Ne voulant pas le décevoir, je l'engloutis plus que de raison, sans retenue ni délicatesse. Il m'attrapa par les cheveux et m'insulta en utilisant des mots français qui m'étaient inconnus. Quoi de plus excitant que de se faire insulter en français ?
Je sentis ses mains courir sur le haut de mon corps. Il me flattait le dos, malaxait mes seins, caressait mon visage.
De mon côté, j'étais comme prise de frénésie. Je me sentais l'âme carnivore. Je le suçais vigoureusement. D'une main je prenais soin de ses testicules tandis que de l'autre j'astiquais le membre viril comme si ma vie en dépendait. Je manquais d'expérience, mais je compensais par une volonté de bien faire. J'enfonçais son sexe loin, loin au fond de ma gorge. J'ignorais les crampes qui menaçaient mes bras, je bavais comme une limace, le léchais, j'aspirais, j'allais et je venais avec une bouche gourmande, ignorant fatigue et douleur — j'en oubliais presque de respirer.
Enfin, après quelques minutes qui me parurent tout à la fois des secondes et des heures, Samson me repoussa violemment. En quelques gestes il ôta ses chaussures et son pantalon et s'agenouilla devant le canapé déjà souillé par ma bave. Il plongea son visage entre mes jambes et me bouffa la chatte comme un alligator avale une gazelle. C'était violent, passionné, pourtant étrangement maîtrisé. Quand ses doigts me pénétrèrent, j'étais déjà ouverte et humide comme une huître à marée haute.
Après un premier orgasme clitoridien, son visage remonta vers moi et il m'embrassa à pleine bouche. Goûter à ma mouille fut une expérience étonnamment excitante. Mais bientôt, les baisers laissèrent place à la bestialité. Il me retourna sans mal sur le ventre, me saisit par la taille et me souleva pour me mettre à quatre pattes. Là, il me pénétra violemment. J'étais tellement excitée que je ne ressentis rien d'autre qu'une immense jouissance. Je sentais en moi cet animal qui prenait possession de mon corps. Je sentais ses mains puissantes autour de mes hanches, son sexe dur comme le roc pénétrer profondément en moi, je sentais son bassin qui me heurtait, accélérant sans cesse le rythme.
Très vite, mon bel étalon jouit en moi et je m'effondrai sur le canapé, un peu sonnée.
Samson se rhabilla rapidement tandis que je me dirigeai vers la douche, mais comme mes deux bricoleurs du dimanche avaient démonté la plomberie, je ne pus rien faire…
Je pris alors une serviette et essuyai tant bien que mal les liqueurs de l'amour qui me souillaient.
Alors que je me rhabillais, je repensai à ce que je venais de vivre. En quelques minutes, j'avais ressenti plus de plaisir et d'excitation avec Samson qu'en deux mois avec Marc. Qu'est-ce que je faisais donc ici, avec ce minable, ce comptable au rabais qui se prenait pour un homme ?
Les mots sortirent de ma bouche avant même que j'en aie conscience :
« Samson, ce soir je rentre avec toi, ça te va ? » C'est alors qu'on entendit Marc gravir les escaliers. Samson me regarda, mais il ne me répondit pas. Quand Marc ouvrit la porte, il lui fit un grand sourire, comme si rien ne s'était passé et inspecta le joint qu'il avait acheté. C'était Samson le mâle, lui seul pouvait savoir si le joint convenait ou pas.
Ils restèrent encore une bonne demi-heure à se battre avec la plomberie, puis Samson rassembla ses affaires pour quitter les lieux. Il nous salua, posa la main sur la porte, l'ouvrit et en franchit le seuil. Je pris alors une grande respiration et l'apostrophai :
« Attends-moi, je viens. Laisse-moi juste faire ma valise.
— Je t'attends en bas de l'immeuble » me répondit-il, et il s'en alla. Marc me regarda, interdit.
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J'étais à cet instant-là# à un tournant de ma nouvelle vie : si je faisais vraiment ma valise pour suivre Samson, c'en était fini de ma relation avec Marc. Mais il fallait bien admettre que cela m'importait peu. Si je le laissais là, tout seul dans son appartement miteux, l'abandonnant pour rejoindre son meilleur ami, ce serait impardonnable. Même lui, l'Anglais qui laissait sa copine seule avec un niqueur professionnel, même lui avait suffisamment d'honneur pour ne pas me reprendre si jamais je partais. Ou pas. Mais à cet instant, j'étais persuadée que si.
D'un autre côté, je n'avais aucune garantie que Samson m'attende vraiment en bas de l'immeuble. Je n'avais jamais été pour lui rien d'autre qu'un simple objet sexuel, une fille qui n'avait aucun respect pour elle, qui était infidèle. J'étais tout sauf digne de confiance, pourquoi m'aurait-il attendue ? Mais s'il n'était pas en bas, devant sa voiture, prêt à m'emmener avec lui, j'allais me retrouver seule et à la rue dans un pays pour moi étranger. M'en aller ainsi, sans me retourner, était sauf anodin.
Ma valise finie, je restai un long moment la main sur la poignée de la porte. Passer son seuil, c'était comme franchir le Rubicon : aucun retour en arrière possible.
Les gémissements sourds de Marc me décidèrent : je tournai la poignée, avançai dans le couloir et refermai la porte derrière moi. Alea jacta est, comme qui dirait.
Je descendis les escaliers lentement, pour retarder au maximum le moment où je découvrirais que Samson était déjà parti. C'était complètement idiot, puisque s'il était toujours en bas, il fallait que je me dépêche avant qu'il perde patience et ne s'en aille. Mais non, je minaudais, je louvoyais, j'atermoyais.
Après avoir descendu trois étages, marche après marche, j'arrivai enfin sur le trottoir. Samson était là. — Il était là. Je restai coite, interdite, immobile. Cet homme qui pouvait avoir n'importe quelle fille, il était resté pour moi, la pauvre petite Tunisienne maladroite.
Sans un mot, il me prit la valise des mains et se mit en marche. Je le suivis, silencieuse, jusqu'à sa voiture. Marc n'avait pas ça, lui, une voiture.
Je pensais qu'il allait charger mes bagages dans le coffre, en silence, me faire grimper dans le véhicule et m'emmener dans son antre secret sans dire un mot, mais non. Il posa la valise au sol, s'appuya contre la carrosserie de la voiture, me regarda un moment puis lança :
« Tu es sûre de toi ? Tu es certaine de vouloir abandonner ce brave Marc qui est prêt à se couper les couilles pour toi ? Avec moi, ce ne sera pas la même musique. J'ai un niveau d'exigence très élevé envers les femmes qui rentrent dans ma vie. Tu as un beau cul, une belle paire de seins, de longs cheveux et une petite gueule d'Arabe pas déplaisante, mais ça ne suffira pas à me satisfaire. Il me faudra tout le reste. Obéissance, abnégation, soumission, servitude, féminité, douceur, apparence impeccable. Tu n'existeras plus pour toi, mais pour moi. Tu es venue en France pour découvrir la liberté. Tu en avais marre de ces pauvres musulmans tellement bouffés par leur religion qu'ils en perdent tout bon sens, mais en me suivant tes libertés seront encore plus restreintes. Tu es vraiment prête pour ça ? Il est encore temps pour toi de faire demi-tour et de faire tourner ce pauvre Marc en bourrique. Moi je serai toujours là pour te défoncer le cul de temps à autre. »
Je restai silencieuse face à ce discours. Mon français était beaucoup trop rudimentaire et je n'avais rien compris à ce qu'il me racontait. Abandonner Marc pour écouter de la musique ; me faire savoir que j'avais une gueule déplaisante, mais de beaux seins pour compenser ; plus de religion et me faire défoncer le cul. C'était à peu près là tout ce que j'avais cru comprendre. Ne sachant trop quoi dire, dans le doute, je répondis : « Oui. »
Il m'invita à monter dans sa voiture et nous roulâmes durant vingt petites minutes. Samson était ce que l'on pourrait appeler un taiseux. S'il n'y avait rien à dire, il ne disait rien. Les concepts de « silence gênant » ou de « parler de la pluie et du beau temps » lui étaient parfaitement étrangers. Mais comme j'étais un peu intimidée par cet homme qui m'avait prise en levrette il y avait à peine une heure de cela, ce silence meublé par le seul vrombissement du moteur me convenait pleinement. Il me permettait de penser.
J'avais quitté la Tunisie parce que ce pays était incapable de m'offrir un quelconque avenir. Là-bas, ma seule option aurait été de trouver un mari décent, d'utiliser mes deux grosses mamelles pour nourrir ma nombreuse progéniture et d'accepter que faire le ménage et à manger pour ma famille puisse être le summum de l'épanouissement.
Mais moi, ce que je voulais, c'était voir le monde, voir défiler des bites — idéalement des bites de Blancs —, jouir de mon corps, jouir, oui, jouir et faire jouir. Mais tout ce que je réussissais à faire, c'était à fuir le joug d'un homme pour me mettre sous le joug d'un autre. J'aurais voulu être indépendante, être riche et n'avoir besoin de personne, si ce n'est d'un membre viril pour me faire jouir. Pour me faire jouir bon sang !
Ce petit épisode de Samson me prenant en levrette n'était pas assez. J'en voulais plus. J'étais devenue en l'espace d'une heure une affamée du sexe, une nymphomane en puissance. J'étais à deux doigts de glisser ma main entre mes jambes et de me caresser ; à deux doigts de me pencher sur le conducteur de la voiture et d'aspirer ses fluides en le suçant comme la petite chienne que j'étais ; à deux doigts de l'obliger à s'arrêter sur le bas-côté et à grimper sur lui, lui collant mes deux gros seins dans son visage afin de sentir sa barbe m'irriter la peau, sentir son souffle sur moi, sentir son sexe en moi, me sentir vivre, me sentir femme.
La voiture ralentit pour entrer dans un garage souterrain. C'eut le don de me sortir complètement de mes pensées. Je n'en pouvais plus de cette frustration ! Dès que j'atteignais un semblant d'excitation, on me sortait de mes rêves pour me ramener à une frustrante réalité.
Après que Samson se fut garé, je descendis de la voiture, en fit le tour, et alors qu'il refermait sa porte, je le regardai droit dans les yeux et lui dis en arabe : « Yumaris aljins maei ! »
La traduction la plus pertinente serait : « Putain ! vas-y, défonce-moi sur le capot, sale enculé de ta mère ! » Une traduction plus littérale serait « Baise-moi ! » Samson n'eut pas besoin de traduction. Ce fut peut-être mon ton ou mon regard, je ne le sais, mais indéniablement, il comprit. Son regard changea en un instant, et son visage, sous la lumière diaphane du parking souterrain, m'apparut horrifique. J'avais en face de moi un monstre, un démon du sexe prêt à me déchirer en deux avec son pénis. Enfin… ça arrivait. Enfin !
D'une main il me saisit à la gorge, serrant juste assez pour me faire me sentir impuissante. Il me plaqua à la renverse sur le capot de la voiture et d'une voix agressive il m'insulta en français. Je reconnus les mots petite salope, mais pour le reste, ce ne fut qu'un long enchaînement de sonorités françaises qui m'excitèrent au plus haut point. Il glissa son genou entre mes jambes et se fraya un chemin jusqu'à ma petite chatte déjà ruisselante. Il pesait de tout son poids sur moi. J'avais affaire là à un homme, un vrai, un mâle. Il m'embrassa comme un puma attraperait une proie. Puis il arracha mes vêtements — mes beaux vêtements — pour libérer ma poitrine et il me bouffa les seins comme un affamé. Je crois qu'il me faisait un peu mal, mais la douleur était une sensation bien floue en cet instant. Il glissa l'une de ses mains sur ma culotte et me stimula sans douceur. Il n'était pas là pour faire dans le détail. Très vite il écarta cette culotte et enfouit deux de ses doigts dans mon intimité. Surprise, je le repoussai de mes mains. Il me gifla, m'attrapa par les poignets et revint fouiller mon entre-jambe. Deux doigts, puis trois ; à nouveau deux ; puis une gifle, deux gifles, trois gifles. Dans n'importe quelle autre circonstance j'aurais pris cela pour un affront terrible, mais là, j'avais envie de lui crier : « Vas-y, frappe-moi plus fort ! Montre-moi que tu es un homme ! » Mais je n'eus rien besoin de crier du tout, il savait être un homme. Il pressa mes seins, s'en délecta, m'embrassa à nouveau et sa main redescendit me pénétrer. Ce furent des doigts à ne plus savoir qu'en faire. Soudain, il me retourna et m'aplatit le visage sur le capot de la voiture. Ses doigts étaient tellement poisseux de ma mouille que quand il pénétra mon cul, son majeur glissa tout seul. Il amorça un lent va-et-vient, me procurant de nouvelles sensations, fort différentes de la pénétration vaginale, mais pas nécessairement déplaisantes. Je le sentis prêt à insérer un deuxième doigt, mais la porte coulissante du garage s'actionna. Quelqu'un arrivait…
Samson lâcha un « Putain ! » de frustration, retira son doigt et me tira par les cheveux pour m'obliger à me redresser. Il se dirigea vers le coffre de la voiture pour récupérer ma valise tandis que j'essayais tant bien que mal de ranger mes seins ballants dans mes vêtements déchirés. Il ferma le coffre, me prit par le bras et me tira vers les escaliers. L'immeuble semblait récent, il y avait certainement un ascenseur, mais Samson devait vouloir éviter de croiser des gens.
Il me fit ainsi grimper quatre étages, me traînant par le bras tandis que, maladroite, je manquai de me fouler la cheville un certain nombre de fois : je ne savais décidément pas marcher avec des talons.
Samson ouvrit la porte de chez lui, m'offrant en spectacle l'intérieur de son appartement. La décoration me surprit. C'était un mélange de neuf et d'ancien, de classieux et de rock'n'roll : des murs gris, des meubles en bois sombre, des tableaux de peintres et des affiches de concerts, des chandeliers de partout et une salle de bain entièrement carrelée de noir. Tout cela était osé, atypique, mais étonnamment de bon goût. C'était en tout cas fort éloigné des sofas et tapis turcs de ma maison familiale. — C'était la France : classicisme mêlé de modernisme. C'était en tout cas l'idée que j'aimais me faire de la France.
Quand il me fit entrer dans sa chambre, je fus déstabilisée. Il y avait un grand lit à baldaquin dont les voiles étaient d'un noir profond. Les draps aussi étaient noirs. Cela donnait l'impression d'une sorte de tenture de guerre pour prince des ténèbres. Les montants du lit étaient très épais, faits de métal, et je devinais anneaux et mousquetons fixés à l'armature. C'était en fait une structure destinée à attacher ou suspendre quelque demoiselle venue se perdre en cet antre — quelque demoiselle en mon genre…
En face du lit, il y avait un grand placard dont les portes servaient de miroir sur toute leur surface. Je ne pus m'empêcher de me dire intérieurement : < Je t'en prie, Samson, prends-moi en levrette en face de ce miroir >. Le lectorat ne doutera pas que ce moment arriverait bien vite.
Contre l'un des murs s'appuyait une longue, longue commode avec de nombreux tiroirs. Ceux-ci, je le découvrirais plus tard, étaient remplis de vêtements féminins aussi indécents les uns que les autres ainsi que de jouets sexuels.
Accrochés au mur, il y avait toute une collection de cravaches, des martinets et divers autres objets de torture.
Sur la commode s'alignait une collection de godemichets, rangés par taille. Les premiers étaient petits et mignons ; les derniers étaient parfaitement inhumains. Je ne pus m'empêcher de penser : < Samson, j'ai un gros cul mais un petit trou, sois clément >. Je souris à ma bêtise et laissai même échapper un pouffement.
Samson ouvrit la porte coulissante du placard. Derrière elle se trouvait un matelas d'une place posé sur un sommier, lui-même reposant sur le sol. Il attrapa sur un rayonnage en hauteur des draps et une serviette et me les jeta : « Tiens, fais ton lit et va te laver. »
Je m'exécutai sans broncher. J'avais imaginé que nous aurions passé la nuit ensemble, l'un contre l'autre, mais apparemment Samson était déjà prêt pour ce genre de situations : un lit dans un placard… Quel genre de personne avais-je donc suivi aveuglément ce soir-là ? Je devais bien être un peu folle… Mais ça, le lectorat l'avait très certainement déjà deviné. Il n'y avait que moi qui ne savais pas que j'étais folle… et encore, j'en avais bien un peu l'intuition.
Sortie de la douche, je m'installai donc dans mon lit-placard. Il y avait un gros oreiller bien confortable, je pus donc m'y appuyer pour rester assise. J'y découvris même une prise pour brancher mon téléphone. Ne sachant trop comment m'habiller pour plaire à mon hôte, j'avais revêtu une petite nuisette rouge très légère, sans lui dire que c'était un cadeau de Marc. En consultant mon téléphone, toute seule dans le noir, dans mon placard, je découvris vingt-trois appels en absence de Marc. Vingt-trois ! Quel sale petit caniche… J'avais bien fait de partir. Cela dit, je culpabilisais un peu d'avoir ainsi abandonné l'homme qui m'avait accueillie.
Je n'eus cependant pas le courage de l'appeler. Je lui laissai un simple message :
Salut, je vais bien. Je suis chez Samson. Désolée d'être partie comme ça. Je ne vais pas revenir.
Évidemment, il m'appela sur le champ. Je ne décrochai pas. Il m'écrivit une quinzaine de messages, inonda ma boîte vocale, tant et si bien que pour avoir la paix, je n'eus d'autre choix que de le bloquer sur mon téléphone.
Pour me changer les idées, je regardai quelques vidéos stupides qui me firent rire.
Environ deux heures plus tard, Samson revint dans la chambre et s'installa dans son lit. Il était entièrement nu. Je le regardai, bouche bée. Il tapota le matelas d'une main et d'un signe de tête m'invita à le rejoindre — ce que je fis. Il m'arrêta à l'orée du lit :
« Pas de vêtements pour dormir, jeune fille. » Je laissai donc glisser ma nuisette le long de mon corps. J'essayai d'être sensuelle, mais sans grand succès. Peu importait, j'allais partager la couche de Samson.
Comme il était allongé sur le dos, en plein milieu du lit, je me blottis contre lui, la tête posée sur son torse.
Il me déposa un baiser sur le dessus de la tête, puis, d'une pression sur les épaules, il me fit comprendre qu'il était temps pour moi de me mettre à l'ouvrage. Je me glissai donc vers le bas du lit et déposai quelques baisers sur son sexe encore endormi. J'embrassai son ventre, m'attardant sur son nombril, caressai ses jambes et maniai avec délicatesse ses bourses. Mon visage descendit et je me mis à lécher son sexe qui peu à peu s'éveillait. Je plantais ma langue entre la naissance de son phalle et ses testicules et je la faisais remonter lentement le long de sa verge qui durcissait un peu plus à chaque lapement. La première fois que j'avais pris son sexe en bouche, il m'avait giflée tant j'étais maladroite. Je n'étais certes pas encore une experte, mais j'avais depuis étudié le sujet abondamment : études anatomiques, visionnages pornographiques, tutoriels en ligne et mise en pratique sur Marc.
Amatrice avisée, je faisais donc lentement monter la tension. Le sexe de Samson était maintenant dur comme du béton armé et humide comme une chatte de nymphomane. — Humide comme ma propre chatte. C'était tellement excitant de l'entendre gémir de plaisir et de frustration. Il aurait voulu que je gobe son asperge sans attendre, mais c'était cette attente qui faisait monter son désir. La langue taquine, les mains caressantes, les baisers appuyés, les crachats gluants… Je crois bien que c'était la première fois que Samson se faisait cracher sur la bite, tant il parut surpris par l'action. Surpris, mais pas mécontent. Poussé à bout, il finit par prendre ma tête à deux mains et enfonça son sexe dans ma gorge. Le moteur était en route, le piston allait et venait dans le cylindre à toute allure. J'étais déchaînée, je le suçais comme une folle furieuse. Il s'était vidé en moi quelques heures plus tôt, mais j'avais toujours aussi soif de sexe.
Très vite, il me tira à lui et me fit l'enfourcher, classique position de l'Andromaque. J'avais mes mains posées sur son torse et mes cheveux dégoulinaient de chaque côté de mon visage. Son sexe bien dur allait chercher loin en moi et je rebondissais sur le matelas pendant que Samson me caressait les hanches et pressait mes seins. Il m'obligeait à tenir un rythme endiablé, et bientôt j'en eus des crampes aux cuisses. Mais seul importait son plaisir, seule importait la jouissance de Samson. Et la voici qui advint : il me pinça les hanches si fort que je crus qu'il allait m'arracher la peau. Il lâcha un râle caverneux qu'il ponctua d'une insulte grossière et je sentis se déverser en moi sa chaleur masculine. Il m'attira à lui, tout en expulsant les dernières gouttes de son offrande.
Il me garda ainsi contre son torse un long moment. Je sentais sa poitrine se soulever sous moi, j'entendais son cœur battre, je sentais ses mains sur mes fesses et dans mon dos qui me caressaient lentement, très lentement, délicatement… J'étais comme sur un petit nuage. C'était donc à cela que ressemblait une partie de sexe satisfaisante…
Je me blottis dans le creux de son épaule et gardai les yeux fermés. J'aurais pu rester ainsi une éternité.
Mais l'éternité s'abrégea. Samson, que je pensais endormi, me jeta un « Allez, tire-toi. Au panier. » Et il me repoussa sur le côté. C'étaient des mots que je ne comprenais pas encore. Tirer, ça se faisait avec un fusil, et un panier ça s'emmenait au marché. Comme je ne réagissais pas, il précisa son propos :
« Allez, retourne dans ton lit ! Tu vas pas me pomper l'air jusqu'à l'aube. » Un immense désarroi s'abattit sur moi… Je n'étais donc qu'un objet de jouissance, et une fois qu'il en avait fini, il n'avait plus qu'à me ranger dans le placard…
Je me glissai donc hors du lit et retournai m'allonger sur mon matelas, mon panier, comme disait Samson… Je fermai la porte afin de mettre autant de distance que possible entre moi et cet être sans cœur, puis je tâchai de trouver le sommeil — sans succès.
À demi en larmes, je me saisis de mon téléphone, débloquai Marc et lui écrivis :
Tu dors ?
$ Non, et toi ? $
Non, je pense à toi.
$ Moi aussi je pense à toi, Éya. Pourquoi es-tu partie ? $
Tu me manques. Tu viens me chercher chez Samson ?
$ Il n'y a plus de métros à cette heure-ci, Éya. Mais je peux venir te chercher demain dès la première heure si tu veux. J'aimerais tellement pouvoir te serrer dans mes bras à nouveau, tu me manques trop. $
Laisse tomber. Bonne nuit.
$ 5 appels en absence $
Je pensais qu'être forte et indépendante était un idéal à atteindre. Je me trompais. C'était une nécessité absolue pour survivre, on ne pouvait compter sur personne d'autre que sur soi-même.
# Deuxième partie — Orgasmes et jalousie
##
Étant restée# les yeux grands ouverts une bonne partie de la nuit, je ne sombrai dans les bras de Morphée qu'au petit matin. Je fus réveillée en sursaut par des bruits dans la chambre : des frottements et des coups dans les murs. Y avait-il un cambrioleur dans l'appartement ?
Une voix féminine s'éleva. Ce fut d'abord le petit fredonnement d'un air vaguement familier. Terrorisée qu'on puisse me découvrir dans ce placard, je remontai les couvertures au-dessus de ma tête, m'imaginant ainsi disparaître aux yeux du monde.
Bientôt, le fredonnement se transforma en chant. C'était un chant puissant, caverneux, et en même temps quasi murmuré. C'était à la fois douceur et présence vocale, c'était fascinant.
I don't drink coffee I take tea my dear
I like my toast done on one side
And you can hear it in my accent when I talk
I'm an Englishman in New York
L'accent de cette femme était plutôt bon, quoique légèrement guttural. Elle n'était certes pas anglaise, mais prononçait la langue en tout cas bien mieux que moi. En revanche, si c'était là son souhait d'avoir du thé, je fus pour ma part soudain prise par l'envie furieuse d'un café. La peur d'être découverte laissa place à une certaine curiosité. Je laissai glisser mes couvertures jusqu'en dessous de mon nez et ouvrit les yeux. Je découvris un rai de lumière percer à travers la porte du placard : une fente y avait été creusée.
Délicatement, je m'extirpai de mes draps et me hissai sur mes genoux. Je plaçai mes yeux sur ladite fente et observai un spectacle surprenant.
See me walking down Fifth Avenue
A walking cane here at my side
I take it everywhere I walk
I'm an Englishman in New York
Une femme noire, superbe, entièrement nue, exposant des fesses d'une rondeur surréaliste, plantées sur deux longues jambes étonnamment fines, avec pour chevelure une crinière longue et épaisse caressant son dos luisant, une femme noire donc, était en train de faire le ménage dans la chambre de Samson. Elle chantait nonchalamment avec sa voix de négresse, profonde et grave. Elle était immense, atteignant peut-être le mètre quatre-vingt. Mais comme cela ne lui suffisait manifestement pas, elle était perchée sur des talons aiguille si hauts que j'en aurais eu le vertige. Ces sensuelles échasses ne semblaient nullement la gêner dans son activité. Elle se déplaçait avec la grâce d'une gazelle et passait le plumeau, faisait le lit, tout en chantant.
Modesty propriety can lead to notoriety
You could end up as the only one
Gentleness sobriety are rare in this society
At night a candle's brighter than the sun
J'étais fascinée par ce spectacle parfaitement inattendu. J'avais les mains collées sur la porte du placard, l'œil rivé à la fente, oubliant complètement que j'étais moi-même tout aussi nue que la créature fascinante qui faisait le ménage.
Bientôt, elle sortit de mon champ de vision. J'entendais toujours au loin sa voix mélodieuse et je l'imaginai faire le ménage dans le reste de l'appartement. Je n'osai toujours pas sortir de mon clapier.
Après un temps qui me parut infini, elle cessa de chanter, et la voix de Samson apparut. Il échangea quelques mots avec cette créature échappée de la savane et enfin, elle quitta l'appartement. Tout était si étrange et inattendu chez Samson que découvrir une femme nue faire de bon matin le ménage était certes curieux, mais pas si déstabilisant que cela.
Je sortis du placard et m'aventurai, nue comme un ver, dans le couloir de l'appartement. Mon hôte m'entendit tâtonner contre les murs et sortit de ce qui était son bureau :
« Éya, te voilà réveillée. C'est dommage, tu as raté Léonie, ma femme de ménage. Ça aurait été l'occasion que je te la présente. Mais ne t'inquiète pas, tu auras l'occasion de la voir, elle passe trois fois par semaine.
— Je l'ai entendue, oui, dis-je, sans mentionner la fente dans la porte.
— C'est une étudiante en je ne sais plus trop quoi. Dans le médical il me semble, peut-être infirmière… enfin peu importe. Elle est brave comme fille, mais Dieu qu'elle est bête… et bavarde. Je doute qu'elle arrive au bout de ses études. Mais tant qu'elle fait le ménage correctement, moi ça me va. Et elle, ça lui fait un job étudiant qui n'interfère pas avec ses cours. Comme ça on ne dirait pas, mais ce n'est pas évident de trouver une femme de ménage qui soit à la fois jolie et compétente. » < Et qui accepte de travailler nue >, pensai-je, sans oser le formuler à haute voix. Je ne me sentais absolument pas légitime pour faire une crise de jalousie, pourtant j'étais bel et bien jalouse. En Tunisie, il y a une sorte de racisme tacite, mais institutionnalisé, qui fait qu'il aurait été extrêmement dégradant pour moi de me comparer à une simple femme de ménage noire. Aujourd'hui que j'ai assimilé la culture française, je trouve ce genre de pensées parfaitement répugnant, mais à cet instant-là, fraîchement débarquée de Tunisie, j'éprouvais de la honte non pas à avoir des pensées racistes, mais à être jalouse d'une négresse — mot qui n'a pour moi aucune consonance péjorative, le français tunisien étant certainement un peu plus daté que le français de métropole.
Il me fallait cependant admettre qu'il n'était tout de même pas déplaisant de vivre dans un appartement avec femme de ménage — toute nue qu'elle pût être. Et puis après tout, ce n'était jamais qu'une brave fille qui faisait le ménage. Elle n'était en rien une rivale. En rien une rivale… cette garce.
Dès le premier jour, Samson m'imposa ses règles. Il me fallait, dès le réveil, me jeter sous la douche. J'avais interdiction absolue de laisser grandir le moindre poil en dessous de mon nombril — ni même au-dessus d'ailleurs. Il me fallait donc quotidiennement traquer tout signe de pilosité. L'on pourrait imaginer cela fort contraignant, mais c'était en réalité plutôt amusant de m'inspecter ainsi pour le seul plaisir de Samson.
Il y avait à ma disposition plusieurs parfums de grandes marques dont je devais faire usage. Dans le deuxième placard, jouxtant celui où je dormais, il y avait une penderie remplie de vêtements féminins. Ceux-ci étaient pour la plupart trop petits pour moi. Samson préférait manifestement les filles qui n'avaient ni seins ni hanches ni fesses. Une séance ou deux de shopping allaient s'imposer.
Je n'avais pas le droit de me déplacer autrement qu'en talons hauts. Au vu de ma modeste taille et au vu de la stature de Goliath de Samson, ce n'était pas un mal. J'étais cependant bien incapable de marcher avec des escarpins. Heureusement pour moi, il y avait une ou deux paires de bottines qui m'allaient plutôt bien. Il y avait également des cuissardes, des cuissardes magnifiques qui me seraient allées à la perfection, mais je n'osais les mettre : c'était trop d'honneur pour une pauvre fille comme moi. Je n'avais pas l'élégance, pas la stature pour porter de tels atours.
Habituellement, je commençai ma journée par une simple douche, puis je me rendais à la cuisine, parfaitement nue, où je prenais un café. Samson était très fier de son café en grain qu'il tenait d'une « amie » colombienne. La vie de Samson était faite de belles femmes. De belles Colombiennes lui envoyant du café, de belles Africaines faisant le ménage et repassant son linge, même la serveuse de notre bar habituel était une superbe Israélienne aux yeux bleus comme le Jourdain. Et il y avait moi, Éya, la pauvre Tunisienne sans grâce. Il me fallait absolument apprendre à marcher avec des talons, apprendre à avoir de l'allure, apprendre à me maquiller comme une Française. Il me fallait devenir la meilleure amante qu'il ait jamais eue, il me fallait une chatte hypnotique, un nid douillet vers lequel il n'aurait d'autre choix que de revenir peu importe les tentations extérieures. L'on pourrait se demander pourquoi se battre pour un homme à femmes tel que lui. Mais la question devrait plutôt se poser en ces termes : une relation exclusive avec un Marc est-elle vraiment préférable à une relation partagée avec un homme comme Samson ? — Toutes les femmes connaissent la réponse, mais aucune ne la formulera à haute voix.
Ma matinée commençait donc avec une douche et un café colombien — café incomparable, j'étais bien obligée de l'admettre, et tant pis s'il venait d'une traînée latina. Je retournais ensuite dans la salle de bain pour donner un peu de cachet à ma personne : brossage des dents, épilation, maquillage, habillage et inspection finale dans le miroir. C'était un sentiment extraordinaire que de se savoir au mieux de sa beauté à chaque instant de la journée. Le survêtement d'intérieur, le pull confortable, le dimanche pyjama, tout cela n'existait plus pour moi. J'étais chaque minute de la journée Éya le sex symbol.
En fin de matinée, ma présence était requise à la cuisine. Samson apportait une grande attention à la nourriture et chaque repas était savamment pensé, tant sur le plan gustatif que nutritionnel. Il avait un corps d'athlète et entendait bien le conserver. Moi, j'avais un corps sans tonus, mais il comptait bien y remédier. D'ici quelques mois, je pourrais à mon tour être une gazelle aux fesses parfaitement rondes. Il ne manquerait plus qu'à mettre un sac à provisions sur ma gueule de Tunisienne et je serais la plus belle fille du monde.
Le lectorat aura remarqué chez moi une tendance à l'autodépréciation. Grandir dans une famille où l'on vous fait comprendre que vous êtes trop grosse et pas assez blanche n'est pas une expérience qui aide à s'aimer. Étrangement, Samson, avec son intransigeance impitoyable, m'a aidée à m'accepter. Il corrigeait le moindre défaut chez moi : coiffure, maquillage, accent, vocabulaire, posture, aptitudes sexuelles, tout. Je savais que quand il n'avait rien à me reprocher, c'est que j'étais parfaite — en tout cas aussi proche que possible de la perfection. De plus, il avait l'élégance de le verbaliser régulièrement : « Tu es tout bonnement superbe » ; « Quelle tournure de phrase élégante » ; « Tu es rayonnante » ; « Ces talons te donnent des allures de déesse mésopotamienne » ; « Tu es tellement bandante que j'ai envie de te défoncer là maintenant, devant tout le monde ». J'adorais quand il me susurrait à l'oreille des horreurs sexuelles en public. Et si par malheur, il n'était pas assez discret et que ses propos glissaient jusqu'à l'oreille d'un tiers, c'était encore mieux.
Quand il était disposé à me donner de l'attention, Samson était délicieux. Il me faisait me sentir belle et importante, il me faisait me sentir femme et désirable. Mais Samson n'était que rarement disposé à me donner de l'attention. C'était un homme très occupé. Trois fois par semaine, il allait à la salle de musculation. En fin de journée, il avait soit ses cours de boxe, soit ses cours de iaidō, ce qui ne nous laissait en fin de compte que 2 soirs par semaine à passer ensemble.
Ce mot, iaidō, a une sonorité particulièrement plaisante. Imprononçable pour moi, mais plaisante à écouter. Je me doutais que c'était un genre d'art martial japonais, mais ça restait pour moi très vague. Un jour, j'eus le malheur de lui demander quel était ce sport, ce iaidō. Il m'expliqua que c'était l'art de dégainer un sabre. Dégainer avec élégance, ou avec efficacité, selon l'école choisie. Lui, amoureux de l'esthétique, suivait un iaidō qui mettait l'accent sur la forme plus que sur l'efficacité martiale. Ce qui n'empêchait pas qu'avec son sabre, il aurait pu trancher des têtes d'un seul geste. Mais ce que j'ai pu exposer en quelques lignes, il lui fallut une heure pour me le raconter. Une femme qui sait se taire, c'est appréciable, mais les hommes devraient parfois eux aussi savoir faire preuve d'une telle vertu.
En plus de ses matins et de ses soirées, Samson consacrait la plupart de ses après-midi à ses affaires. Il recevait des clients, certains très riches, d'autres parfaitement marginaux. Il recevait des hommes, il recevait des femmes. Un grand mystère drapait ces transactions. Tunisienne, j'étais habituée au trafic de haschisch, mais il n'était pas question de cela, j'en aurais reconnu l'odeur immédiatement. Quand je l'interrogeai sur ses affaires, contrairement au iaidō, il se refusa à me donner la moindre explication.
Je le savais très à l'aise avec l'outil informatique, aussi peut-être vendait-il simplement des services de programmation ou de création web. Mais tout cela était drapé de bien trop de mystères pour n'être que de la prestation informatique. Était-il pirate informatique ? Peu probable.
La première fois que j'avais vu Samson, je l'avais imaginé tueur à gages. Et avec son sabre aiguisé comme une lame de rasoir, il aurait été parfait dans le rôle. Mais ce n'était manifestement pas de cela non plus qu'il était question dans ses affaires. Le mystère restait entier.
Quand il ne recevait pas de clients, Samson m'accordait son temps. Cela pouvait être du dressage — Samson me voyait comme sa soumise et je me percevais comme sa petite chienne —, des cours de français, du sexe dans sa forme la plus simple et la plus brute — la plus brute… et la plus brutale —, des discussions sur des sujets divers et variés, ou parfois, simplement, des câlins. Rester dans ses bras, contre lui pendant qu'il lisait un livre, c'était déjà une forme d'épanouissement.
Le soir, invariablement, nous mangions une soupe. Bon, l'été il était plutôt question de salades ou de gaspacho, mais cela ne changeait pas grand-chose : j'avais, depuis toute petite, appris à détester les soupes et les salades.
J'imagine que quand c'était Samson qui les faisait, cela leur donnait une autre saveur — la french touch, diraient les Américains. Je n'avais de toute façon pas mon mot à dire.
##
La première fois# que je suis entrée dans la chambre de Samson, j'ai été frappée par la collection d'objets sadomasochistes disposés aux yeux et à la vue de tous. Des cravaches, des fouets, des godemichets, des menottes, un lit avec des mousquetons, au sol une moquette pour faire tout un tas de choses à genoux. Cette chambre, c'était l'antre de la débauche. Mais Samson n'avait utilisé rien de tout cela sur moi. J'avais plusieurs théories à ce sujet.
La première : coucher avec une jeune Tunisienne à gros seins était une expérience suffisamment novatrice pour lui pour ne pas avoir besoin d'accessoires supplémentaires. Coucher avec moi, l'ex-copine de son meilleur ami, la salope presque encore vierge, c'était déjà de la débauche de haut niveau. Bon, la petite pucelle sortie de sa campagne parangon de la débauche, pas très crédible comme hypothèse, certes.
La deuxième théorie c'est qu'il me voyait comme une jeune princesse orientale que l'on ne pouvait décemment pas souiller impunément. Mais vu la façon dont il me traitait au lit… ce fut un postulat que j'abandonnai assez vite.
La troisième théorie, c'était qu'il me méprisait. Il me laissait dormir dans son placard parce que ça ne lui coûtait pas grand-chose, il me baisait sans vraiment se soucier de mon plaisir ou de mes envies, mais je n'étais pour lui qu'un mouchoir jetable. Et tôt ou tard il se débarrasserait de moi. C'était la théorie la plus plausible, mais la plus difficile à admettre. Et puis parfois, il avait des gestes tendres envers moi, un baiser sur le front, une main sur la hanche, un regard attentionné, plein de microattentions tout au long de la journée qui me faisaient penser que j'étais un peu plus qu'un simple objet.
La quatrième théorie, c'était qu'à ses yeux j'étais une débutante. Une jeune post-pucelle qui découvrait tout juste le sexe. Grâce à lui je devenais une suceuse hors pair, grâce à lui j'apprenais à découvrir mon corps et à en jouir, grâce à lui, je me sexuais enfin. Il attendit la troisième semaine de notre relation pour me pénétrer le cul avec son sexe. Sans d'ailleurs jamais se soucier de savoir si j'aimais ça ou pas. Mais les choses avançaient lentement, sûrement, et chaque jour qui se levait était la promesse de nouveaux plaisirs. C'est bien cette théorie-là qui me plaisait le plus : la jeune fille innocente que Samson prenait plaisir à initier.
Cela faisait presque un mois que j'habitais chez lui quand un advint l'un de ces moments qui redéfinissent une relation.
Le matin, Léonie changea le linge de lit et laissa la chambre dans un état proche de la perfection. Les draps étaient parfaitement tendus, sans le moindre pli. Les carreaux des fenêtres étaient parfaitement transparents et il ne restait pas le moindre grain de poussière dans la pièce.
Cela faisait longtemps que je ne me cachais plus dans le placard en présence de Léonie, et je n'aurais d'ailleurs pas pu, puisque ce jour-là, elle changea aussi mes draps, les lissant avec la même attention que le lit de Samson.
Tout ce cirque attisa ma curiosité, mais Samson n'était pas du genre bavard. Je n'eus toutefois pas à me tourmenter l'esprit bien longtemps puisqu'il m'annonça, sans que je demande rien, qu'aujourd'hui était un jour spécial :
« Depuis que tu habites ici, tu as été une brave fille. Tu es docile, obéissante, tu fais des efforts pour t'améliorer, je suis satisfait de toi. Aujourd'hui, tu vas devoir rester dans ton placard tout l'après-midi, sans faire de bruit, et ce, quoi qu'il arrive. Si tu échoues, je serai très, très fâché. Si tu réussis, tu seras récompensée. Tu saisis ce que je te dis ?
— Je suis puni et je dois rester dans le placard ?
— Non. Toi rester dans placard. Toi pas de bruit, no noise. Compris ?
— Je dois rester dans le placard et ne pas faire du bruit.
— C'est ça. Tu es une brave fille. » Et il me déposa un baiser sur le front.
Nous utilisâmes le reste de la matinée à le préparer. Je lui arrangeai les cheveux, huilai sa barbe, appliquai déodorant et parfum. Je l'aidai également à enfiler un élégant costume deux pièces qui contrastait avec ses tatouages et son habituel look de rockstar.
Une fois prêts, nous restâmes dans la cuisine à discuter de tout et de rien, jusqu'à ce que retentisse la sonnerie. Il me regarda alors d'un air grave :
« Toilettes, puis placard. Maintenant ! » Je m'exécutai sans discuter.
Une fois la porte de mon lit fermée, je branchai mon téléphone à son chargeur et je le mis en silencieux. Il ne me restait alors plus qu'à m'asseoir et attendre…
J'entendis la porte d'entrée s'ouvrir et sourdre une intonation qui me semblait féminine. Samson, avec sa voix de stentor, la salua :
« Salut Kirsten, comment tu vas ? Ça fait longtemps ! Ouais, ouais, ça va aussi. Et le Danemark, tu étais contente de revoir ta famille ? Oui, tu m'étonnes. Non moi rien de bien nouveau, mais bon. Ça n'a pas d'importance, tu restes ma préférée… »
Leur discussion continua un certain temps. Je ne comprenais que les paroles de Samson. La voix de cette Kirsten était trop faible pour que je la distingue correctement et elle avait un accent étrange qui ne m'aidait pas à comprendre ses mots. Je ne savais pas qui était cette fille, mais une chose était sûre : je la haïssais. Et puis c'était quoi ce nom ? Kirsten… Et son accent bizarre, là… De la conversation, j'avais supposé qu'elle était Danoise et j'en avais tiré la conclusion suivante : je détestais et méprisais les Danoises. Ce n'était sûrement qu'une étudiante venue continuer son parcours en France et que Samson allait embaucher pour faire le ménage ou la cuisine, mais peu m'importait. < Qu'elle crève, cette Danoise ! >
Soudain, les mots cessèrent et bientôt la porte de la chambre s'ouvrit. Je fus prise de panique. Que venaient-ils faire ici ? Sans faire de bruit, je me hissai sur mes genoux et glissai mes yeux sur la fente. Samson était en train d'embrasser une fille immense perchée sur des talons tout aussi immenses. Elle était presque aussi grande que lui ! Sale asperge ! Mais sublime asperge… Elle avait de longs cheveux blonds, presque platine, qui bouclaient légèrement en ruisselant dans son dos. Elle était habillée d'un tailleur très élégant et sa jupe révélait des jambes ciselées dans de l'albâtre. Sa peau semblait si douce…
Samson fit glisser la veste de la Danoise le long de ses épaules et déboutonna lentement son chemisier. On aurait dit que le satin du vêtement avait été tissé dans de la craie tant les reflets crème étincelaient. Je n'avais jamais vu Samson aussi doux… Il l'embrassait avec passion, mais sans la dévorer, avec une sorte de retenue respectueuse. Et ce chemisier qu'il mettait une éternité à déboutonner… Si ç'avait été moi, il l'aurait arraché…
Enfin, les épaules de Kirsten se dénudèrent. Elle était d'allure gracile, avec une silhouette élancée, toute en hauteur. Sa jupe glissa le long de ses jambes et découvrit des cuisses de sauterelle, fines et musclées, avec des fesses discrètes, mais dans lesquelles on aurait eu envie de mordre. Ses sous-vêtements lui donnaient un cachet incroyable. C'était une aristocrate du sexe. Dire que j'avais cru que Samson me désirait… À côté de cette déesse nordique, je n'étais rien. C'en était déprimant.
Samson s'éloigna d'elle, ouvrit le tiroir d'une commode et en sortit des cordages. Il les fit glisser lentement entre ses mains pour en chasser les faux plis et les nœuds. Que c'était frustrant de le voir ainsi prendre son temps ! J'en avais oublié ma jalousie pour Kirsten, il n'y avait désormais de place que pour une excitation grandissante.
Les mains puissantes de Samson se saisirent du poignet de la Danoise et il encorda avec dextérité ce membre frêle et diaphane. Elle avait la peau si fine que même à travers la fente de la porte je devinais ses veines. C'était le genre de fille que l'on aurait pu faire dormir sur neuf matelas superposés. En ne glissant qu'un simple petit pois dessous, elle serait au matin ressortie couverte de bleus, tant sa peau semblait délicate.
Mon beau Samson fit tomber sa veste de costume, retroussa ses manches et s'attela au second poignet. Il dégrafa le soutien-gorge et l'extirpa des cordages. Il retourna ensuite la jeune femme pour qu'elle soit dos à lui et fit passer les cordes dans les mousquetons accrochés au baldaquin. Il acheva son œuvre en faisant glisser la culotte le long des jambes de sauterelle. Kirsten était nue, désormais perchée sur ses talons inhumains, debout, les tibias collés contre le rebord du lit, et les bras attachés, pointant en croix vers le plafond. Je pouffai intérieurement en voyant que même ainsi, les bras relevés, ses seins étaient ridiculement petits. À l'âge de 11 ans, j'avais déjà plus de poitrine qu'elle…
Samson caressa le corps féminin ainsi offert à lui. Il déposa des baisers sur les épaules, la nuque et le dos de la jeune femme. Celle-ci frémissait de plaisir et de frustration. Elle serrait entre ses doigts les cordes qui la restreignaient.
Samson se dirigea vers le mur où étaient exposés les outils de torture et choisit une cravache. Avec, il échauffa légèrement les fesses et l'arrière des cuisses de Kirsten. Celle-ci resta de marbre. Pas le moindre tressaillement, pas le moindre bruit. Moi, rien qu'à voir approcher cet instrument de malheur, j'aurais gémi de terreur…
Samson continua de l'agacer. Il cravachait les jambes, les fesses, le dos, parfois il tournait autour de sa victime et s'attaquait aux seins, au ventre, mais Kirsten ne lâchait rien : pas un geste de recul, pas un couinement, c'est à peine si elle clignait des yeux.
Excédée par cette impavidité, je m'écartai de la fente et retournai m'asseoir. Je ne voulais plus assister à ce spectacle.
Et puis de toute manière, je la détestais, elle et sa peau de princesse, elle et ses cheveux de platine, elle et son petit tailleur de bourgeoise. Elle n'avait pas honte de s'offrir ainsi à un homme tatoué, à un voyou peu recommandable comme Samson ? J'étais à deux doigts de pleurer.
Un claquement ponctué d'un gémissement me sortit de mes ruminations. Oubliant toute discrétion, je bondis sur mes genoux et appliquai mon regard sur la fente : Samson avait changé d'outil. Il avait désormais en main un lourd martinet aux fines lanières de cuir. Le regard suffisant de Kirsten était désormais teinté d'un soupçon d'inquiétude. < Alors, ma petite Danoise, on fait moins la maligne maintenant, hein ? > pensais-je intérieurement.
Le choc des lanières sur les fesses de Kirsten était massif. On sentait le poids du geste et de l'outil irradier la chair de la victime. Était-elle une victime ?
La puissance des coups s'intensifia. Ça y est, cette petite chienne commençait enfin à crier. < Allez, vas-y Samson, fais-lui la misère. > Et comme s'il m'avait entendue par la pensée, Samson s'exécuta. Il enchaîna des coups puissants, profonds, appuyés, et des larmes commencèrent à sourdre des yeux parfaitement maquillés de Kirsten. < J'espère que ton maquillage est waterproof, ma petite >, pensais-je, sans la moindre compassion pour cette fille sans défense.
Par jalousie, je prenais plaisir à la voir souffrir. Mais il y avait plus que cela, une sorte d'excitation sexuelle primitive, animale, prenait possession de moi. J'étais comme ces Romains aux jeux du cirque. J'aurais pu taper les parois de mon placard et hurler : « Allez ! vas-y Samson ! Plus fort ! Fais-la crier, fais-la pleurer, elle aime ça cette pute ! » Et effectivement, derrière le maquillage qui commençait à couler, derrière les cris et les grimaces de douleur, on sentait qu'elle prenait un plaisir infini. Les yeux toujours rivés sur la fente du placard, je me mis à me caresser. Et très vite, les gémissements de Kirsten furent accompagnés des miens. Je n'avais plus conscience de rien. Est-ce qu'ils m'entendirent ? Je ne le pense pas, mais bon sang ! Je n'avais jamais joui aussi vite de toute ma vie.
Une fois son œuvre de tortionnaire achevée, Samson jeta le martinet par terre et observa sa suppliciée. Elle en avait eu pour son compte. Il attrapa un tube de crème hydratante et de ses mains larges lui massa les parties meurtries. Il lui murmura ensuite quelques mots dans l'oreille et détacha ses poignets. Kirsten se laissa tomber en avant sur le lit. Elle était vidée de toute énergie.
Samson ôta sa chemise, la plia minutieusement et la déposa sur le dossier d'une chaise. Il fit de même avec son pantalon, ôta ses chaussettes, fit glisser son boxer le long de ses jambes jusqu'au sol, attrapa un autre tube — que je reconnus, c'était du lubrifiant — et l'utilisa pour graisser son sexe en érection. Il s'agenouilla au-dessus du corps de Kirsten, et sans la moindre délicatesse ni préparation, il lui poignarda l'oignon. Je retins un cri d'épouvante. Il venait de lui enfoncer son sexe dans le cul jusqu'à la garde, avec une extrême violence, sans la prévenir. Il avait dû la déchirer en deux !
Kirsten lâcha un cri, douleur mêlée de surprise, mais elle ne se débattit pas. Elle se laissa enculer comme si c'était là chose parfaitement normale que de se faire prendre presque à sec par un sexe de cette envergure. Et Samson ne retint pas ses coups de reins. Il la pilonnait, l'agrippait par les cheveux et tirait sa tête si fort en arrière qu'il aurait pu lui briser le cou. Je n'arrivais pas à lire les émotions sur le visage de Kirsten. Était-ce de l'effroi ? du plaisir ? Impossible à dire.
Samson finit sa besogne assez vite. Il s'effondra sur Kirsten et resta ainsi allongé sur elle, ne se souciant pas de savoir s'il l'écrasait ou pas. Il caressa son corps de porcelaine, passa la main dans ses cheveux, lui déposa des baisers dans le creux du cou et finit par rouler sur le côté pour s'allonger sur le dos. La Danoise vint se blottir contre lui, les yeux fermés, un sourire aux lèvres.
J'avais l'impression, moi, jeune étrangère enfermée dans un placard, d'être dans un asile de fous… Il n'était plus question de curiosité, de jalousie ou d'excitation, il n'était plus question que de santé mentale. Je me pensais un peu folle… j'avais trouvé mes maîtres.
Cela faisait plusieurs heures que j'étais enfermée. J'avais mon téléphone pour m'occuper un peu, et je ne pouvais m'empêcher, de temps à autre, de jeter un coup d'œil à travers la fente pour les regarder dormir l'un contre l'autre. C'était une sorte de voyeurisme malsain. Ils formaient à eux deux un tableau magnifique, les amants après l'amour, beaux et apaisés, les yeux clos et un léger sourire aux lèvres. Je les admirais et en même temps je les détestais. Je détestais Samson pour me tromper là, comme ça, sous mon regard, comme si je n'étais vraiment rien d'autre qu'un objet un peu encombrant qu'on range dans le placard pour ne pas que les invités le voient. Et je détestais Kirsten pour me voler mon amant, pour ses longues jambes, pour ses cheveux tissés de fils d'or, pour son visage d'ange, pour savoir satisfaire Samson mieux que moi…
Mais en fait, peu importait. Mon principal problème était à cet instant une envie pressante d'aller aux toilettes. J'aurais pu jouer au vilain petit chiot mal élevé et pisser sur le matelas, mais je ne me sentais pas de rester macérer dans mon urine… J'aurais pu ouvrir la porte du placard discrètement, sans les réveiller, et faire ce que j'avais à faire, mais l'idée de me faire surprendre me paralysait. Il restait bien sûr l'option coup d'éclat : faire un scandale, faire savoir à cette Kirsten que cet homme n'était plus sur le marché et la jeter dehors, mais c'était un peu tard pour ça… et Samson ne me l'aurait jamais pardonné.
J'attendis encore une longue demi-heure, me retenant tant bien que mal, trépignant sur ma couche. Finalement, Kirsten se réveilla et s'étira en poussant un discret gémissement. Je me jetai sur la fente de la porte et observai. Elle consulta machinalement son téléphone, sortit délicatement du lit sans réveiller son amant et commença à s'habiller. Je vis Samson ouvrir un œil, mais il le referma, préférant faire semblant de dormir. Pourquoi ? Peut-être qu'en fait il ne l'aimait pas tant que cela sa Danoise…
En tout cas, après s'être habillée et avoir déposé un baiser sur le front de Samson, elle quitta rapidement l'appartement. J'entendis la porte claquer délicatement, puis distinguai le bruit de l'ascenseur. Quand celui-ci se referma, j'ouvris mon placard avec grand fracas et je courus jusqu'aux toilettes. J'entendis Samson pouffer de rire. Quel mufle.
Quand je revins dans la chambre, je ne sus quelle attitude adopter. J'étais tellement heureuse de le retrouver pour moi seule, mais j'étais aussi très en colère qu'il m'ait fait assister à un tel spectacle. En réalité, non, je n'étais pas si en colère que cela. Je savais que j'aurais dû l'être, mais je ne l'étais pas. Je devais vraiment avoir un problème dans ma tête… Comme je n'étais pas en colère, la bonne attitude s'imposa d'elle-même : je piquai une crise de rage :
« Tu me prends pour qui ? Pour la pute qu'on range dans le placard pendant que tu… que tu avec l'autre pute ? » J'enrageais contre moi-même de ne pas trouver mes mots. J'avais fait des progrès incroyables en français, mais pas encore assez pour pouvoir faire une scène sans chercher mes mots. Samson sembla un peu déstabilisé par mon attaque. Il se redressa et s'assit en tailleur sur le lit. Il me regarda calmement, froidement, et me répondit :
« Alors premièrement, tu vas changer de ton. Je t'ai accueillie chez moi sans poser aucune question, sans te demander aucune participation au loyer. Je te loge, je te nourris et je te blanchis. Certes, je te traite comme la petite chienne que tu es, mais si cela ne te convient pas, tu es entièrement libre de retourner chez Marc. Il me demande régulièrement des nouvelles de toi, il te reprendrait avec plaisir. C'est ça que tu veux, Éya, retourner chez Marc ? »
Je ne sus que répondre. Je n'étais de toute façon même pas en colère… Maintenant je me sentais simplement ridicule. Je me pensais en couple avec lui. Mais je n'étais rien, rien d'autre qu'un animal de compagnie à ses yeux. Après tout, ce n'était déjà pas si mal.
Je grimpai sur le lit et me blottis contre lui.
##
Samson m'avait promis# que si je savais rester discrète durant son rendez-vous, il me récompenserait. Et j'estimais avoir été sacrément discrète. Mais comme j'essayais de faire oublier ma petite crise de jalousie, je n'osais pas trop aborder pas le sujet.
Et puis toute cette mascarade m'avait laissée un peu perplexe. Samson qui jouait l'innocent, comme si notre relation n'avait aucune valeur, aucune tangibilité, ça sonnait faux. Et avoir des rapports sadomasochistes avec une fille alors que j'étais dans le placard, ça ne pouvait pas être innocent… Il était forcément au courant que je pouvais voir ce qui se passait à travers la fente !
Il avait organisé ce spectacle pour mes yeux… Kirsten était peut-être même complice. Ah ! ce nom, Kirsten… j'aurais pu la détester juste pour cela.
Mais peu importait mes interrogations. Si je ne les posais pas à haute voix, jamais je n'aurais de réponse. Mais pour le moment, je ne me sentais absolument pas la force d'avoir cette conversation.
Le lendemain de ma séance de voyeurisme imposée, Samson m'invita à l'aider à préparer la chambre. Il fallait que je l'aide à choisir une musique d'ambiance qui soit convenable, que je mette en place des bougies et que je les allume. Nous étendîmes ensuite une serviette sur le lit et sur un plateau il posa un flacon d'huile de massage. Pour qui étaient toutes ces belles attentions ? Un top-model ukrainien ? une avocate en droit des affaires suédoise ? une championne chinoise de gymnastique ? Peu importait qui pouvait être cette fille, une chose était sûre : je la détestais déjà.
J'étais donc dans un état d'esprit assez négatif quand Samson inséra le disque compact dans sa chaîne stéréo et m'invita à m'allonger sur la serviette tandis que le son du piano de Glenn Gould tapissait l'atmosphère. J'obéis sans trop réfléchir, mais je n'avais pas encore compris à cet instant-là que la fille qui allait recevoir toutes ces belles attentions, c'était moi.
J'étais donc parfaitement nue, allongée sur le lit, dans une ambiance tamisée et entourée de bougies parfumées. Samson se mit torse nu, se saisit du flacon d'huile de massage, se frotta les mains avec et les posa sur mon dos.
Mon Dieu ! Quel doigté il avait ! Bon, c'était la première fois de ma vie que quelqu'un prenait le temps de me masser, mais tout de même ! C'était incroyable. C'était un mélange de douceur et de fermeté, une facilité à trouver les nœuds de mes muscles. C'était, c'était… lentement mon cerveau s'éteignit et je me laissai porter par les mains expertes de mon amant.
Le dos, lentement, les épaules, plus fermement, la nuque, de ses doigts virils, encore le dos, de façon plus appuyée, les épaules, les bras, puis lentement remonter et redescendre le long de la colonne vertébrale, arriver aux reins, puis les fesses, les cuisses, les fesses, l'intérieur des cuisses, les mollets, les pieds, oh oui ! encore les pieds… Puis lentement il remonta le long de mes jambes et s'insinua jusqu'à mon sexe. Oui, il me massait le sexe, tout en douceur, sachant trouver les points sensibles et les stimulant avec délicatesse. Je le sentis grimper sur le lit pour accéder plus facilement à mon intimité. Je sentis sa nudité. À quel moment avait-il enlevé son pantalon ? Impossible à dire. Il continua de me masser les cuisses, les fesses, le dos, revenant toujours à mon entre-jambe… Quelle était cette sensation étrange qui montait en moi ? Une sorte de chaleur vibrante qui envahissait tout mon corps… C'était… c'était un orgasme d'une puissance incroyable ! Sans m'en rendre compte, je lâchai un cri. Je ne contrôlais plus mon corps.
Cela ne perturba pas Samson qui continua de me masser, inlassablement.
Il me fit rouler sur le dos et s'appliqua à me masser délicatement, très délicatement le ventre. Le ventre, les hanches, les seins, le cou, les seins, encore les seins, oh oui ! les seins !
À ce massage qui se transformait en caresses s'ajoutèrent des baisers. Des baisers sur mon ventre, mon nombril, des baisers sur mes seins, des baisers sur mes lèvres, parfois délicats, parfois un peu plus fougueux. Il parcourut tout mon corps avec ses lèvres, puis descendit vers mes cuisses, qu'il écarta. Il en embrassa la peau tendre à l'intérieur, puis remonta sur mon ventre, évitant soigneusement de toucher cette petite vulve gonflée de plaisir.
Il me poussait à la frustration, à l'agonie. Je n'en pus tellement plus que je saisis sa tête avec mes mains et la lui écrasai contre ma chatte. Elle était tellement détrempée qu'il aurait pu s'y noyer. Étrangement docile, il me lapa, il me suça, il me dévora. J'enroulai mes jambes autour de sa tête, ne me souciant de rien d'autre que de mon plaisir.
Ne cessant de jouer de sa langue, il me pénétra avec ses doigts. Quelle sorcellerie était-il en train de commettre là en bas, je ne le savais… mais cette vibrance de tout à l'heure revint prendre possession de moi. La décharge fut si puissante que tout mon corps fut pris de tremblements. J'étais prise par une vague de plaisir incontrôlable. Je tenais Samson par les cheveux si forts que je lui en arrachai probablement quelques-uns. Mais l'animal ne se laissa pas effrayer, bien au contraire. Il fit remonter son visage jusqu'au mien et m'embrassa avec ardeur. Je sentis le poids de son corps écraser le mien. Ses mains me caressaient fermement. Nous n'étions plus dans la douceur mais dans la passion, une passion ardente et incontrôlable.
Alors que je redescendais à peine du septième ciel où il m'avait envoyée, il me pénétra avec son sexe. Sans ménagement, sans précautions, il me pénétra. Mais j'étais tellement humide et excitée qu'un semi-remorque aurait pu rentrer en moi sans peine.
Samson se redressa, à genoux devant l'entrée de mon corps, il dressa mes jambes vers le ciel et il me pilonna avec une régularité de métronome. C'était simple, c'était viril, et ça m'excitait au plus haut point. Allez, retour. Allez, retour. Allez, retour. Je n'avais plus conscience de rien autour de moi, seulement de ce sexe qui allait et venait en moi. Très vite, un troisième orgasme s'empara de mon être, plus long et plus puissant encore que les autres. C'en était presque insurmontable. Mon corps tremblait de partout, j'en avais presque du mal à respirer. Et Samson, ne se souciant guère de mon état, continuait de me niquer. Il me niquait, oui. Moi j'avais abandonné mon corps, mon esprit l'avait quitté, je n'étais plus qu'une serpillière humide posée sur le lit, prête à recevoir la divine semence. J'étais au bord de perdre conscience.
Quand Samson eut fini, il m'offrit quelques caresses, et se blottit contre moi. Il remonta les draps sur nous et nous passâmes pour la première fois toute la nuit ensemble, l'un contre l'autre.
##
Passer une nuit# dans les bras d'un homme est une expérience incroyable. Bien sûr, je l'avais déjà fait avec Marc, mais Marc était-il vraiment un homme ? Je m'étais toujours dit que je ne serais jamais une fille superficielle et que je m'intéresserais à mon partenaire pour ses qualités, sa façon d'être, pas pour son apparence physique. Mais il fallait bien admettre qu'entre la carrure de sportif de Samson et la cage thoracique de poulet de Marc, le choix était vite fait. Il n'y avait en réalité même pas à choisir.
Pour être honnête jusqu'au bout, je constatai qu'on avait le physique de son attitude. Marc, le brave garçon bien attentionné, soumis, toujours serviable, qui faisait l'amour comme on caresse distraitement un chat, Marc avait un physique de tuberculeux en phase terminale — ou peu s'en fallait. Samson, lui, qui s'incarnait en tant qu'homme, qui prenait, qui dirigeait, qui, en somme, avait un charisme et des attitudes de mâle, eh bien il avait le corps d'un athlète, d'un artiste martial, et dormir contre lui c'était une expérience incomparable.
Expérience qui avait dû, sur un plan mystico-télépathique, réveiller la jalousie de Marc, puisque celui-ci m'avait écrit dans la nuit pour prendre des nouvelles. Il aurait mieux valu pour tout le monde que je garde son numéro bloqué, mais je ne connaissais personne à Toulouse et me débarrasser de ma seule connaissance en dehors de Samson était difficilement envisageable.
En parfaite post-adolescente incapable de se séparer de son téléphone, je lui répondis à table, autour du petit déjeuner que je prenais avec Samson. Celui-ci n'appréciait pas vraiment me voir consulter mon écran pendant le repas. Que j'écrive à quelqu'un l'irritait d'autant plus :
« Tu parles à qui ? me demanda-t-il, d'un ton froid et inquisiteur.
— Je ne sais pas si ça ne va pas te plaire si je te le dis, répondis-je timidement.
— Ça ne va pas me plaire non plus si tu ne me le dis pas.
— C'est Marc, il prend des nouvelles.
— Et pourquoi ça ne devrait pas me plaire ? s'offusqua-t-il. Tu me penses vraiment d'une quelconque façon jaloux de ce chauve ?
— Ben… ça a été le premier garçon que j'ai connu. Si je n'avais pas couché avec lui, c'est à toi que j'aurais pu donner ma virginité.
— Oh, j'ai déjà largement eu mon lot de pucelles, répondit-il d'un ton désinvolte. Si au moins il avait pu un peu t'élargir le cul et t'apprendre à sucer correctement, ça aurait été ça de pris. » Comme je ne répondis pas, il enchaîna :
« Et alors, il veut quoi, il veut te récupérer ?
— Non, je lui ai déjà dit clairement que je ne souhaitais pas revenir avec lui. Je pense qu'il l'a compris.
— Ouais… répondit-il en souriant.
— Tu penses que je me trompe ? Je t'assure qu'on se parle juste en tant qu'amis, tu n'as rien à craindre.
— Alors déjà, commença Samson, avec une pointe d'agacement, déjà, je sais que je n'ai rien à craindre, pas besoin de jouer à la princesse. Ensuite, je peux t'assurer qu'il serait prêt à faire n'importe quoi pour te revoir.
— Non, c'est faux, je suis partie, je l'ai laissé comme un chien, il a trop d'amour propre pour vouloir reprendre une pauvre fille comme moi.
— On mesure la valeur d'une fille à la taille de ses seins. Et pour les avoir là en face de moi, je peux t'assurer que tu n'es pas une pauvre fille. Et je maintiens, il serait prêt à n'importe quoi pour te revoir. Tu pourrais lui proposer de se latter les couilles pendant que je te défonce le cul en levrette qu'il accepterait quand même — nonobstant le fait que ça le ferait fantasmer de me voir baiser une fille, ce petit pédé.
— Tu racontes n'importe quoi ! hurlai-je. Il m'aime trop pour accepter ce genre de choses. Et de toute façon, il n'en a rien à foutre de moi !
— Il t'aime trop ou il n'en a rien à foutre ? se plut à souligner Samson.
— Je ne sais pas… Mais je sais que jamais il n'accepterait ton idée idiote !
— Idiote ? Alors comme ça mon idée te plairait ?
— Mais non ! m'agaçai-je. Idiote ça veut dire pas bonne idée, mauvaise idée.
— Oui, oui… Puisque tu sembles si sûre de toi, ça te dirait un pari ? me proposa Samson.
— Quel pari ?
— Si tu gagnes et que Marc refuse de te voir te faire enculer devant lui, je t'offre une semaine de vacances à Paris, dans un hôtel de luxe, avec massage, jacuzzi, piscine d'intérieur, grand buffet à chaque repas et tout ce qui va avec.
— Et si je perds ?
— Si tu perds, tu devras coucher avec mon amie Kirsten.
— Kirsten, la Danoise, là ?
— Kirsten, l'avocate en droit international qui travaille à la Commission européenne de Bruxelles, oui. Crois-moi, tu n'auras pas tous les jours l'occasion de coucher avec une fille comme elle…
— Je ne suis pas intéressée par les filles !
— Oui, elles disent toutes ça… me lança Samson, avec condescendance. De toute façon, puisque tu es si sûre que Marc refusera, tu ne prends pas beaucoup de risques, non ?
— C'est vrai. Pari accepté. Tu veux que je lui demande maintenant ?
— Oui, mais c'est moi qui vais faire la conversation. Je n'ai pas envie que tu sabotes la réussite de mon pari. Dis-moi ce qu'il te dit et je te dicterai les réponses. » Et c'est ainsi qu'autour d'un café colombien nous fîmes par écrit cette absurde proposition à Marc.
Dis-moi Marc. Si je te proposais qu'on se revoie, tu accepterais ?
$ Bien sûr Éya ! Ça me ferait super plaisir de te revoir. $
Même si ce n'était que pour un rendez-vous d'ordre purement sexuel ?
$ Tu es la plus belle fille que je connaisse. Bien sûr. Pourquoi, tu envisages de quitter Samson ? $
Tu as des fantasmes voyeuristes ?
$ Pas vraiment non, pourquoi ? Tu envisages de quitter Samson ou pas ? $
Non, je reste chez lui. Mais je crois que ça m'exciterait beaucoup si tu nous regardais coucher ensemble.
$ De quoi tu parles, Éya ? Je croyais que tu voulais que l'on se revoie. $
Oui, que l'on se revoie tous les trois.
$ Je t'aime Éya. Je veux pouvoir te serrer à nouveau contre moi. $
Si tu veux me revoir, ça sera dans le cadre d'un fantasme voyeuriste. C'est tout ce que je peux te proposer. Si ça ne t'intéresse pas, je comprendrai.
$ Ce qui m'intéresse c'est qu'on se revoit tous les deux. On avait une belle histoire, non ? $
Désolée de te faire perdre ton temps. Si tu changes d'avis, écris-moi. À plus.
$ Éya, s'il te plaît… $
Je levai les yeux triomphalement vers Samson et lui lançai, plutôt fière de moi :
« Tu vois, j'avais raison ! J'ai gagné le pari.
— Tu n'as pas raison du tout, répondit Samson, l'air mauvais. Il vient de te dire qu'il est toujours amoureux de toi. Et pour le pari, attends un peu, nec alea jacta est. Rien n'est encore joué.
— Arrête de faire ton snob avec des citations latines, là. T'as perdu, c'est tout.
— Je fais la réservation pour ton hôtel de luxe parisien ce soir, d'accord ? Tu reveux un peu de café ? Le tien est froid. »
J'acceptai la proposition et bus ma nouvelle tasse de café bien chaud avec un plaisir un peu mitigé. J'étais bien sûr heureuse d'avoir gagné, et l'idée de visiter Paris dans de telles conditions me faisait rêver, mais en même temps, lécher la petite chatte de la belle Kirsten ne m'aurait peut-être pas déplu. Avocate en droit international qui travaille à la Commission européenne de Bruxelles… Je n'étais même pas vraiment certaine de comprendre en quoi cela consistait, mais cela sonnait tellement bien… Sa peau devait sentir la vanille et ses lèvres probablement avoir un goût de cerise. Quant à ses longs cheveux blonds, jamais je n'en avais touché d'aussi clairs, ça devait être extraordinaire…
Mon téléphone vibra et me sortit de mes songes saphiques. J'y jetai un œil : un message de Marc. Samson arbora un large sourire et me dicta les réponses :
$ Tu es sérieuse avec ta proposition ? $
Très sérieuse. L'idée commence à pénétrer ton esprit ?
$ Si j'accepte, on pourra se parler après ? $
Si tu te fouettes les couilles pendant que tu regardes, oui.
$ QUOI ? $
Embrasse tes fantasmes, Marc. Tu as envie de me voir me faire ensemencer par un mâle alpha pendant que tu restes par terre à vivre pleinement ta condition de bêta.
$ C'est toi qui écris, Samson ? $
« Rah, merde ! » lâcha mon compagnon. J'eus l'impression de voir une pointe d'affolement dans son regard, mais il reprit très vite son calme et m'ordonna d'appeler Marc immédiatement pour rattraper le coup.
« Allo, Marc ?
— Éya ! Ça me fait tellement plaisir d'entendre ta voix.
— J'étais sérieuse. Si tu veux me voir, ça sera aux conditions imposées.
— Samson est d'accord avec ça ?
— Quand il s'agit de me baiser, il est toujours d'accord.
— Je ne sais pas si je pourrai faire ça, Éya. C'est difficile ce que tu me demandes.
— Tu n'as jamais été un très bon amant, Marc, je ne t'apprends rien. Mais là, tu vas avoir l'occasion de me donner un orgasme incroyable, de m'entendre crier de joie. Il faut juste que tu acceptes que ça ne sera pas ton sexe qui sera à l'œuvre. » Marc ne répondit pas. Mais je sentais qu'il avait capitulé. Après quelques échanges de politesse, je raccrochai et lui envoyai par messages, sur les ordres de Samson, les détails logistiques de notre rencontre.
Je fis le compte dans ma tête. Cela me laissait trois jours pour me préparer psychologiquement à voir Marc s'humilier dans le seul but de me revoir. Et Samson était d'accord avec cela. Il avait même orchestré la scène. Il m'avait incité, il m'avait manipulée, on peut le dire, il m'avait manipulée pour que son meilleur ami le regarde m'enculer…
< Qui es-tu donc Samson ? Un simple obsédé sexuel qui n'a aucune limite ou un pervers narcissique qui jouit de la souffrance des autres ? > J'avais un peu trop peur de la réponse…
Tout ce que je savais, c'est qu'en étant aussi douée pour convaincre Marc au téléphone, j'avais réussi à me mettre dans une drôle de position. Je devais coucher devant l'ami de mon amant et je devais coucher avec l'amie de mon amant. Mais j'avais ce stupide pari comme caution morale. Je n'avais pas besoin de me demander à quel point tout cela m'excitait, j'avais simplement à mes plier à mes engagements, sans me poser de questions.
##
C'est ainsi que# trois jours plus tard nous nous apprêtâmes à recevoir Marc. Sur les ordres de mon amant, j'étais ce jour-là habillée fort peu élégamment : une paire de jeans, des baskets blanches et un t-shirt de Samson bien trop grand pour moi. Quant à lui, il avait été d'humeur disons… extravagante. Pour une obscure raison, il avait revêtu son keikogi — sa tenue d'entraînement au sabre. Elle était composée d'un uwagi, qui était une sorte de veste japonaise, d'un hakama, qui couvrait les jambes, et d'une obi, ceinture large qui maintenait le tout. Dans les faits, on aurait dit un clown en kimono qui porte une jupe-culotte. Je suis certaine qu'avec cette tenue il avait grande allure dans son dojo de iaidō, mais dans le cadre d'une sodomie voyeuriste, c'était un peu hors de propos. J'avais envie de lui dire :
« Eh ! frère, en fait tu crois que ta bite c'est un sabre, c'est ça ? » mais pour rien au monde je ne l'aurais dit à haute voix.
J'imaginais qu'il m'avait fait m'habiller comme un sac pour ne pas que Marc retire trop d'excitation sexuelle de cette rencontre. En revanche, j'étais bien incapable d'expliquer le choix de sa tenue de iaidō… Peut-être voulait-il s'imposer comme le mâle dominant de la pièce, montrer que c'était lui l'homme fort ? < Samson, mon beau Samson, tu n'as rien à montrer, tout le monde le sait que c'est toi l'homme fort de la pièce. >
À peu près à l'heure, Marc sonna à l'interphone. Ce fut moi qui répondis et qui lui ouvris la porte. Il me salua en me faisant maladroitement la bise. Je sentais sa gêne sourdre, c'en était presque olfactif tant il puait l'angoisse.
Mais l'angoisse monta également bien vite de mon côté. Je me demandais ce que je faisais là et comment j'avais pu me mettre dans une telle situation. Les paris stupides sont des comportements de mecs, comment avais-je pu m'y laisser entraîner ?
Samson s'approcha de Marc et le salua d'une poignée de main ferme, le regardant droit dans les yeux. Leurs langages corporels respectifs étaient éloquents. Samson était le maître et Marc s'inféodait. Il n'y avait même pas besoin de mettre notre fantasme en scène, la domination était déjà établie. Soudainement sa tenue de iaidō n'était plus si ridicule que cela, elle lui donnait presque des allures de samouraï d'Occident. J'en regrettais presque qu'il n'ait pas passé son sabre à la ceinture.
Sur la table basse du salon était posé un petit martinet. Samson ordonna à Marc de se déshabiller, puis il lui tendit l'objet de torture et le fit s'asseoir dans un coin du salon. Le pauvre Marc ne méritait même pas d'entrer dans la chambre, il resterait accroupi sur le tapis du salon comme un vulgaire chien.
Samson me fit ensuite m'agenouiller devant lui. Il défit sa obi — sa ceinture — et d'un mouvement fit glisser son hakama le long de ses jambes. Il ne portait pas de sous-vêtements et son sexe apparut donc à hauteur de mon visage. < Ouh, le vilain : il est nu sous sa jupe >, me dis-je intérieurement. Ma bêtise me fit esquisser un sourire qui n'échappa pas à Samson. Il me foudroya du regard et j'engloutis alors son sexe dans ma bouche avec précipitation.
J'essayais d'y mettre du mien autant que possible, mais l'érection de Samson tarda à s'installer. Il n'avait qu'une demi-molle, comme on le dit en français vulgaire. J'en déduisis qu'il n'était pas si à l'aise que cela dans cette situation. Marc, toujours dans son coin, était encore plus mal. Il tenait son martinet d'une main, l'air penaud, et son sexe était en grève, petit bout de chair plissée incapable de se dresser. Pour la première fois de ma vie, j'étais la personne la plus à l'aise de la pièce. Sucer, je savais faire, et tant que je suçais, je ne réfléchissais pas à la situation. Un homme en kimono ? un autre nu assis par terre ? Peu m'importait. On aurait bien pu organiser une partouze de rhinocéros dans la cuisine que ça ne m'aurait pas plus déconcentrée — tant qu'il n'était pas question que ce soit les rhinocéros qui m'enculent, évidemment.
Je m'étais lubrifié le cul avant de m'habiller, afin que Samson puisse donner l'impression de me prendre à sec, sans ménagement. Il recevait Marc dans le salon et le faisait s'asseoir par terre sans même lui proposer à boire, comme si tout était informel, comme si rien n'avait été préparé, mais en réalité Samson me donnait l'impression que chaque minute du bal avait été minutieusement planifiée.
Une fois son sexe suffisamment dur, il me prit par les cheveux pour me forcer à me relever. Il m'invita à me déshabiller tandis que de son côté il enleva ce qui restait de ses vêtements. La sensualité était curieusement absente de notre petit numéro. C'était froid et calculé.
Pendant quelques secondes je l'observai : il était vraiment bien taillé. Il avait les épaules larges, des abdominaux dessinés, des cuisses puissantes, un torse solide, c'était un vrai athlète. Bien sûr je connaissais déjà son corps et y avait goûté plus d'une fois, mais avec l'anatomie grêle de Marc en contraste, Samson avait l'air d'un demi-dieu. < Oui, Samson, ta bite est comme un katana. Sabre-moi le cul, il est tout à toi. > Bien évidemment, je ne prononçai pas ces mots à haute voix, mais le cœur y était et, sans qu'il me le demande, je me mis à quatre pattes sur le canapé.
Un peu comme s'il avait lu dans mes pensées, il prit son sexe entre ses mains et me le planta dans l'arrière-train. J'avais beau être lubrifiée, la douleur fut térébrante. Mon corps se raidit et, ponctué d'un cri sonore, j'esquissai un mouvement pour me dégager. Mais les mains de Samson me tenaient fermement les hanches et je ne pus que m'effondrer sur le canapé, toujours criant. Samson me maintenait le cul en l'air et s'appliquait à le pilonner. J'enfonçais mon visage dans les coussins, espérant que d'une façon ou d'une autre cela atténuerait la douleur, mais il n'en fut rien.
Samson attrapa mes cheveux et les tira en arrière pour me faire me redresser. Je n'eus d'autre choix que de suivre le mouvement et je me retrouvai désormais le dos contre son torse, tandis qu'il continuait ses va-et-vient. Avec mes mains j'essayais de m'agripper à lui, mais c'était presque impossible. Je criais qu'il me faisait mal, je l'implorais d'arrêter, mais plus je le suppliais et plus cela l'excitait. Du coin de l'œil, je constatai que Marc aussi était stimulé par cette violence. En une poignée de secondes, son sexe était passé d'un vieux ravioli plissé à un fier bâton tout gorgé de vie. D'une main il se masturbait tandis que de l'autre il se fouettait les couilles. Je voyais qu'il avait mal, le pauvre, peut-être encore plus que moi, mais il continuait, comme si cette douleur l'excitait encore plus.
Moi je commençais à m'habituer au sexe de Samson. C'était encore douloureux, mais supportable. Et puis me sentir objet de désir de la part de Samson et de Marc, c'était plus stimulant que je ne l'aurais imaginé. Je voyais bien que ça les excitait de me voir être violée, alors je sortis mon plus grand jeu d'actrice et j'en rajoutai une couche :
« Non ! Samson, arrête, je t'en prie ! Stop ! Stop !
— Ferme ta gueule petite salope… me répondit-il entre ses dents
— Arrête, tu me fais mal ! » et j'éclatai en sanglots entrecoupés par des cris de douleur. Je sentais mes larmes couler sur mon visage, et quand je voulus l'essuyer, je vis le revers de ma main noirci par le maquillage. Samson me tenait contre lui, une main sur mes seins, une autre à me tirer les cheveux d'une poigne de fer.
Presque instinctivement, je me mis à me caresser le clitoris. Samson m'insultait dans le creux de mon oreille. Du coin de l'œil je voyais Marc se rouler sur le sol tout en continuant de se fouetter les couilles, et moi je n'avais plus vraiment conscience de mon corps ou de mes actes.
À bout de force, je finis par m'effondrer sur le canapé. Samson me grimpa dessus, et alors que j'étais allongée sur le ventre, la tête dépassant du canapé, il se remit de plus belle à me défoncer le cul.
Marc, qui était désormais allongé par terre, croisa mon regard, mais il ne le détourna pas. Nous restâmes ainsi, les yeux dans les yeux, l'un supportant les coups de martinet, l'autre les coups de bite, partageant une expérience d'ordre presque mystique. J'étais excitée, je le savais, mais j'étais comme sortie de mon corps, je n'arrivais plus à distinguer le plaisir et la douleur, mes sensations se brouillaient. J'entendais des mots mais je ne les comprenais pas. Tout ce dont j'avais conscience, c'était qu'un homme faisait de moi son objet sexuel tandis qu'un autre se masturbait devant le spectacle.
Mais bientôt, Marc éjacula. Il éjacula si fort qu'une partie de son foutre éclaboussa son visage. Pensant m'exciter, il se lécha les babines et ainsi absorba un peu de sperme dans sa bouche de comptable crasseux.
C'eut le don de me faire redescendre immédiatement. Cet homme était un porc, un dégueulasse, un maigrelet sans personnalité, en somme, une sombre merde. Samson continuait de m'enculer, mais je n'y prêtais plus attention. Ça me faisait un peu mal au cul, mais bon, rien d'insurmontable.
Très vite, Samson se mit à jouir lui aussi, mais ça ne m'apporta pas vraiment de satisfaction. Dès que je sentis son sexe sortir de moi, je me relevai. Je me dirigeai vers la chambre, récupérai un gros martinet fixé au mur et je revins la rage dans les yeux. Marc était par terre, en train de baigner dans son foutre, satisfait de sa médiocre personne. Je levai le martinet au plafond et je me mis à le frapper. Je n'avais aucune expérience, aucune expertise en la matière, aussi les coups plurent de manière désordonnée et chaotique. Peu m'importait de le blesser, peu m'importait même de lui crever un œil, il devait être puni. Puni de quoi ? je ne le savais, mais il devait être puni. De sa médiocrité, de son manque de virilité peut-être ?
Samson vint se plaquer derrière moi, mais loin de vouloir m'arrêter, il plaça au contraire sa main sur mon entre-jambe et commença à me caresser. Je ne frappais pas ma victime par élan sexuel, mais Samson, avec ses doigts experts, réussit à transformer cet accès de rage en instant de jouissance.
Marc était toujours par terre, pleurant, roulé en boule, ne cherchant même pas à fuir. Il s'excusait, implorait pardon. Il ne savait même pas de quoi il s'excusait, mais il était désolé.
Une fois l'orgasme atteint — orgasme somme toute assez faible vu l'intensité de la scène — je lâchai le fouet au sol et me dirigeai vers la salle de bain, sans un mot, sans un regard, sans me soucier de ce que les deux hommes faisaient ou pouvaient penser.
Sous la douche, je vis du sang couler. < Il m'a quand même bien défoncé le cul, ce salopard de Samson >, murmurai-je pour moi-même sous le jet d'eau.
Je ne sais pas combien de temps j'étais restée dans la salle de bain, mais quand j'en sortis, Marc était déjà parti et Samson s'était enfermé dans son bureau, se remettant à son travail comme si rien ne s'était passé.
Je m'assis alors sur le canapé, constatant que mon cul me faisait encore bien mal, et je me posai la question :
« Est-ce que j'ai aimé ça au moins ? » Je fus bien incapable de trouver une réponse.
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Après cet épisode#, je n'eus plus de nouvelles de Marc pendant un long moment. Je supposai que devoir admettre qu'il prenait plus de plaisir à regarder un homme coucher avec une femme que d'avoir lui-même des rapports sexuels était pour lui difficile. La pornographie suit pourtant un principe similaire : des hommes sont excités par le spectacle de mâles plus forts et mieux membrés en train de saillir des filles innaccessibles. Combien d'hommes regardent ce genre de films régulièrement ? Un très grand nombre. Combien sont prêts à admettre leur statut de mâle inférieur inapte à saillir des femmes ? Pratiquement aucun.
J'avais beau me dire féministe, je savais qu'au lit, sexuellement, ce n'était pas moi qui dominais, et ça me convenait, c'était ça qui me donnait de l'excitation et des orgasmes. La libération sexuelle, ce n'est pas tant de pouvoir coucher avec n'importe qui n'importe où n'importe comment, la libération sexuelle, c'est de comprendre ce qui nous fait vibrer au plus profond de notre être et en jouir. Que ce soit la soumission, l'homosexualité ou je ne sais quelle autre paraphilie, le regard du reste du monde importe peu. Je n'ai jamais compris cette volonté d'être fier de sa sexualité et de l'afficher publiquement. Si la Tunisie avait une qualité, c'était au moins celle-là : la pudeur était une question de bon sens. Qu'on ait pour fantasme de se faire défoncer le cul par des Nègres ou de bouffer des chattes de Chinoises ne regarde personne d'autre que nous et notre conscience. C'est probablement là le plus gros problème des dogmes religieux : vouloir édicter sa vision aux autres ; et tous ces courants progressistes qui veulent imposer leur bonne parole tiennent finalement plus de la religion que d'une quelconque justice sociale.
J'étais Tunisienne de sang et de culture, et parfois, pour moi, l'intégration était difficile. Mais j'avais tout de même bien changé depuis ce jour où j'avais atterri à l'aéroport de Toulouse. Je me souviens encore de ce voile que j'utilisais pour couvrir mes épaules.
Désormais, quand nous sortions avec Samson, je m'habillais comme la plus frivole des Françaises. J'avais appris à accepter mon corps, j'avais appris à accepter que je pouvais être désirable et désirée — j'avais surtout appris qu'éveiller le désir n'était pas un péché mortel. Ou peut-être en était-ce un, mais cela n'avait plus d'importance pour moi.
J'étais désormais un objet sexuel — et un objet de désir sexuel. Et non seulement cela mais convenait, mais pour être parfaitement honnête, je ne me serais pas imaginé dans une relation autre que celle-là. Marc était un brave garçon, mais il était incapable de me faire sentir objet de désir, incapable de me faire sentir sa virilité. Je préférais encore partager Samson avec une Danoise plutôt que d'avoir l'exclusivité avec Marc.
Samson n'avait d'ailleurs pas oublié notre pari. Quand l'occasion se présenterait, je devrais coucher avec Kirsten, ma pire ennemie. Mais j'avais beau la haïr, il y avait une part de moi qui rêvait de goûter à sa chair et de sentir ses longs cheveux blonds, de caresser ses jambes, de l'embrasser, de la doigter, de l'entendre contre moi crier. Mais jamais je ne l'aurais admis à haute voix. Et si au fond j'avais hâte que Samson m'oblige à coucher avec elle, jamais je ne posai la moindre question à ce sujet, je me contentai d'attendre.
# Troisième partie — Secrets sur la route
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Cela faisait# bientôt six mois que je vivais chez Samson, et plus les jours passaient, plus j'en découvrais, sur lui comme sur moi. Je découvrais qu'être féministe était un exercice difficile. J'étais partie de Tunis pour m'émanciper, pour m'épanouir en tant que femme. Vous savez, forte et indépendante, tout ça… Bon, pour l'indépendance, ce n'était pas encore vraiment ça. Je vivais chez un homme et je ne payais absolument rien. Et pour la force… Ça veut dire quoi, au fait, être une femme forte ? Si c'est refuser de l'aide, refuser d'admettre ses faiblesses, si c'est se tuer à la tâche en voulant tout faire toute seule, eh bien non seulement cela ne m'intéressait pas, mais j'avais même du mal à concevoir cela comme un idéal de vie.
À défaut d'être forte et indépendante, j'étais en tout cas femme. J'étais douce, attentive, féminine, j'apprenais à jouir de mon corps et à faire jouir. Et il n'y avait nulle honte à trouver du plaisir dans la soumission sexuelle. N'est-ce pas cela l'idéal féministe ? Jouir de son corps sans avoir à subir les leçons de morale de la société ?
Le parfait modèle pour illustrer cela était Kirsten. C'était une femme de pouvoir, qui avait très vite grimpé les barreaux de l'échelle. Le monde était à ses pieds et d'une seule signature elle pouvait décider du sort de millions d'êtres humains. La réalité était certainement un peu plus compliquée et un peu moins rose que cela, mais je me plaisais à l'imaginer ainsi.
Et cette femme, cette femme de pouvoir, jouissait dans la soumission sexuelle. Elle embrassait ses fantasmes sans honte, sans retenue, sans subir les chaînes de la morale ou les boulets de la pression sociale. Elle dominait à la ville et elle jouissait à la maison. Femme exemplaire au possible. J'aurais tant voulu lui ressembler…
Ces dix mois de vie commune m'avaient fait grandir, m'avaient éveillée à mes désirs. Entre Samson et moi, les choses étaient devenues différentes, plus profondes, plus métaphysiques, si j'ose dire. J'avais envie de lui plaire, de le satisfaire, de me soumettre à ses moindres désirs. J'étais prête à m'abandonner à lui corps et âme. S'il m'avait demandé de me jeter du haut d'une falaise ou sous les rails d'un train, je l'aurais fait, sachant qu'il m'aurait retenue à la dernière seconde.
Je me sentais comme Abraham à qui Dieu avait demandé de sacrifier son fils Ismaël. Abraham éprouvait une telle dévotion pour Dieu qu'il emmena son fils en haut d'une montagne, leva le couteau sacrificiel et frappa la gorge d'Ismaël, son propre enfant… Ou du moins essaya-t-il, Djibril intervenant à la dernière seconde pour retenir la main du père.
La part de mon lectorat ayant une éducation chrétienne sera troublée de voir que je parle d'Ismaël et non d'Isaac, et que je parle de Djibril et non de l'archange Gabriel. Mais l'islam est la religion la plus récente, celle qui a amené sur Terre le dernier prophète, c'est donc son enseignement le plus légitime. C'est pourquoi, pour évoquer ma soumission à Samson, j'évoque le Dhabih, le sacrifice d'Ismaël, qu'en Tunisie on célèbre lors de l'Aïd-el-Kbir.
On trouvera ma comparaison excessive. Très certainement qu'elle l'est. Mais pour moi, me soumettre à Samson, c'était la seule chose qui m'épanouissait. J'aimais le sexe, oui. Mais obéir à cet homme, ça, ça me faisait vibrer au plus profond de mes entrailles. Lui obéir, le satisfaire, être sa chose, sa précieuse chose.
Voilà pourquoi je disais qu'être féministe était un exercice difficile. Être une chienne au lit, c'est une chose ; être une chienne au quotidien et en faire sa principale source de satisfaction, cela nous éloigne quelque peu de l'idéal d'Olympe de Gouges. Mais si le féminisme c'était vivre sa vie au mieux, selon ce qui nous épanouit ? Eh bien dans ce cas-là l'idéal serait atteint.
De toute manière, est-ce qu'à 19 ans on est réellement en mesure de comprendre les tenants et les aboutissants du féminisme ? Avec le recul, j'ai la sensation que mes convictions tenaient plus de la posture que d'un véritable engagement, mais peu importe.
Après ces dix mois de vie commune, je découvrais surtout que Samson recevait beaucoup de personnes étranges : des gens très riches, en costume, des marginaux aux allures de SDF, des gens qui lui ressemblaient, habillés tout en noir et tatoués sur tout le corps, des hommes, des femmes, mais tous relativement jeunes. La plupart ne restaient que quelques minutes, parfois moins, et repartaient comme ils étaient venus.
Parfois, certaines filles — les plus jolies — s'attardaient. Elles rentraient dans le bureau de Samson et n'en ressortaient que vingt minutes plus tard, souvent un peu décoiffées ou démises. Je les regardai passer par le trou de la serrure de la chambre. Je n'étais pas idiote, je savais bien ce qu'ils faisaient dans ce bureau, mais Samson m'interdisait toute manifestation de jalousie. Alors je faisais semblant de ne pas comprendre. Et à vrai dire, à cette époque, je ne comprenais pas encore vraiment le manège qui se déroulait dans ce bureau. Je n'étais jamais qu'une pauvre petite Tunisienne qu'on avait sortie de sa campagne.
Un jour cependant, les choses finirent par s'éclairer. Après dix mois de vie plutôt sage et monotone — si tant est que l'on puisse qualifier une vie de sexe, de mystères et de soumission de vie sage et monotone — après ces dix mois de vie commune donc, Samson m'annonça que nous allions déménager. J'avais beau lui demander où, quand, comment ou pourquoi, la seule réponse à laquelle j'avais droit était « Tu verras ». Cela faisait presque un an que j'étais arrivée en France, j'étais capable de comprendre les phrases de plus de deux mots. Mais non, monsieur Samson aimait à se draper de mystère.
En plus de la valise avec laquelle j'étais arrivée, il m'en donna une deuxième et me demanda d'y mettre tout ce que je souhaitais emporter avec moi. J'avais envie de lui répondre que quand on déménage, on s'y prend à l'avance, on fait des cartons et on ne laisse pas la moitié de ses possessions derrière, mais j'avais le sentiment qu'il m'enverrait balader si je lui répondais cela.
Ce fut pour moi le moment de faire un peu le tri dans mes affaires. Je laissai de côté certains des vêtements que j'avais ramenés avec moi de Tunisie et qui ne correspondaient plus trop à ma façon de m'habiller. Je le faisais à contrecœur, ce n'était pas dans ma nature de jeter des choses ou de les laisser derrière moi, mais Samson avait parlé : il fallait faire des choix.
De son côté, il remplit une grande valise et deux sacs de sport. Il n'avait que peu de vêtements, aussi ses bagages furent vite faits. Il laissa en plan tous les objets sexuels de la chambre, comptant probablement sur moi pour sélectionner les jouets qui me plaisaient le plus. Par pur esprit de contradiction, je décidai de n'en mettre aucun dans mes valises, préférant les remplir des vêtements sexy et indécents que m'avait offerts Marc ou que Samson possédait déjà avant que j'arrive.
Quand j'eus fini, il m'emmena à la cuisine, me fit asseoir à table, se mit en face de moi et me regarda avec ses yeux verts et perçants.
« Écoute-moi bien. Je vais recevoir de la visite. Quoi qu'il se passe, quoi que tu entendes, tu ne sors pas de ton placard sans que je te le dise. Même si tu entends des coups de feu, même si je me fais égorger, tu gardes la porte fermée tant qu'il reste quelqu'un dans l'appartement ?
— Des coups de feu ? Comme un pistolet tu veux dire ?
— Ouais. Enfin normalement non, ça devrait bien se passer. Mais dans le doute, quoi qu'il arrive, tu restes enfermée. C'est compris ?
— Oui, répondis-je sans vraiment comprendre de quoi il me parlait.
— Et si pour une raison ou pour une autre je viens te chercher, tu ne parles pas et tu ne me regardes pas. Sous aucun prétexte. Je ne veux pas entendre le moindre mot de ta bouche. C'est clair ?
— Je ne parle pas et je ne te regarde pas.
— Très bien, me répondit Samson d'un ton satisfait.
— C'est Kirsten qui va venir, c'est ça ? demandai-je, un peu inquiète.
— Non, ça ne sera pas une fille.
— Oh, d'accord. Ce sera qui alors ?
— Peu importe.
— Et il viendra faire quoi ?
— Écoute, il est… bientôt quinze heures me répondit Samson en regardant l'heure sur ton téléphone. À partir de dix-huit heures, je répondrai à tes questions. En attendant, placard, et plus un bruit. » Je ne pouvais m'empêcher de me demander qui était ce mystérieux invité. Était-ce Marc ? Mais je n'imaginais pas Marc avec un pistolet… Et pourquoi aurais-je besoin de sortir du placard, il comptait proposer à son visiteur d'abuser de mon corps ? Ma soumission avait ses limites. Je n'avais pas l'intention de faire quoi que ce soit avec cet inconnu. Mais si je refusais, Samson serait déçu… Il m'avait seulement demandé de me taire et de ne pas le regarder, pas de me plier aux exigences de son invité. Et dans trois heures, il répondrait à toutes mes questions.
Je m'installai donc dans mon placard et regardai quelques vidéos idiotes sur mon téléphone, histoire de faire taire cette tornade de questions qui tournoyait dans ma tête.
Au bout de peut-être une demi-heure, j'entendis l'interphone sonner, et bientôt deux personnes entrèrent dans l'appartement. À leur voix et leur accent, je reconnus sans difficulté la présence de deux Noirs. C'était étrange, Samson fréquentait assez peu ce genre de personnes. À vrai dire, en dehors des visites mystères dans son bureau, il ne fréquentait pas tant de monde que cela. Pas en ma présence en tout cas. Je me rendais compte que je ne connaissais rien de la vie de l'homme avec qui je partageais ma vie. Si ça se trouvait, tous les soirs où il prétendait faire du iaidō, il faisait en réalité des partouzes avec des Noirs. Leur discussion coupa mon train de pensée :
« Quoi ? t'as pas l'argent ! Tu crois c'est gratuit ? Tu crois je fais crédit, frère ? s'énerva la première voix africaine.
— Non, je sais bien que ce n'est pas gratuit, répondit Samson. Ça fait un moment qu'on fait des affaires ensemble, frère. Je sais bien comment ça marche, c'est moi qui t'ai aidé à monter le business. Je te demande juste de patienter deux heures, le temps de récolter les fonds.
— Tu crois je vais te laisser seul avec cinq kilos de machine, frère ?
— Je t'explique, commença Samson. Je vais recevoir un député socialiste, là. Il va m'acheter les cinq kilos un bon prix. Mais tu sais, c'est un Parisien des beaux quartiers. S'il voit deux Blacks dans la pièce, il va flipper, tu sais bien comment c'est les Blancs en costume.
— Wallah, ch'uis Black donc faut pas me montrer. C'est bon j'ai compris, j'me casse, frère. Trouve-toi un fournisseur blanc, ch'uis pas ta pute.
— Attends, attends, le retint Samson. Je te propose de t'acheter cinq kilogrammes d'un coup. Je te demande juste d'attendre deux heures en bas de l'immeuble, tranquille dans ta voiture, le temps que je fasse affaire. Ensuite tu reviens, je te paie ce que je te dois et tu repars avec cent vingt mille euros sur toi. Une belle valise de cash, comme dans les films, directement de la main d'un connard de député socialiste. Tu peux pas trouver mieux comme source d'argent. Et en plus de ça, quelque part, tu te rends service en faisant ça, c'est grâce à des mecs comme lui que tu touches chaque mois ton RSA.
— Tu crois j'ai besoin du RSA, moi ? s'offusqua l'Africain.
— Tu vas me dire que tu ne le touches pas quand même ?
— Si, mais je m'en bats les couilles, je gagne suffisamment de blé pour faire sans.
— Je sais. Et là dans deux heures, tu vas en gagner encore plus sans avoir rien à faire.
— Wallah ça pue ton affaire, cherche pas à m'embrouiller ou j'te fritte.
— Attends-moi quelques secondes, je vais te montrer quelque chose. » J'entendis alors Samson ouvrir la porte de la chambre. Pour moi, le seul scénario possible était qu'il allait prendre le sabre qui trônait en face du lit et découper les deux nègres en plein milieu du salon pour leur prendre leurs cinq kilos de machine — même si je n'avais aucune idée de ce que pouvait être cette machine. Je ne voyais aucune autre option, aucune autre issue. J'étais terrifiée par ce scénario. J'avais une sainte horreur de la violence — hormis bien sûr quand c'était moi qui étais violentée — et imaginer une telle effusion de sang était hors de question. Je remontai les couvertures jusqu'au-dessus de ma tête, comme si cela pouvait suffire à me protéger et à me couper du monde.
Mais contre toute attente, Samson ne s'empara pas de son sabre. Il ouvrit la porte du placard, tira mes couvertures et me traîna par les cheveux jusque dans le salon. Il susurra entre ses dents :
« Suis-moi et ne me contredis pas, c'est compris ? » Je n'eus pas le temps de lui répondre que nous étions déjà face aux deux Africains en colère. Samson me présenta :
« Voilà ce que je peux vous proposer. C'est une petite Tunisienne fraîchement arrivée en France. Elle ne parle pas la langue, elle a 16 ans et elle est encore vierge. Le député va me donner pas mal d'argent pour la dépuceler. Une fois qu'il en aura fini avec elle, je vous la donne. Vous pourrez en faire ce que vous voulez : la baiser, la foutre sur le trottoir, ce que vous voulez. Faites le calcul, une jolie petite pute comme elle, à cent euros la passe, dix passes par jour, sept jours par semaine.
— ça fait sept cents euros ? hasarda l'un des Africains.
— Non, sept mille euros par semaine, corrigea Samson. Presque trente mille euros par mois.
— Et pourquoi tu nous la filerais, si ça rapporte autant ?
— Parce que j'ai une clientèle de gens riches qui ne veulent pas d'un produit usagé. Une fois qu'elle ne sera plus vierge, elle ne vaudra plus rien pour moi.
— Wallah c'est chaud ton truc, constata l'Africain. T'es vierge, toi ? » me demanda-t-il en me regardant. Bien sûr, je ne répondis rien, Samson m'ayant explicitement demandé de garder le silence en toute circonstance. J'aurais tout de même voulu pouvoir lever les yeux vers lui, pour qu'il me confirme d'un regard de bien me taire, mais ça non plus je n'en avais pas le droit. Je gardai donc la tête baissée et le silence. Le Noir renchérit :
« Ben alors, elle parle pas la gadji ? T'aimes pas ça la bite de black ?
— Non, elle ne parle pas, lui confirma Samson. Je l'ai eue comme ça, mais bon, ce n'est pas un peu le rêve, une fille qui ne parle pas ?
— C'est une folle que tu veux me refiler.
— Écoute, je te file gratuitement une fille que dans deux heures tu pourras défoncer par tous les trous, et elle ne fera pas un bruit, rien, juste quelques couinements si t'y vas trop fort. Vous pourrez même vous y mettre à deux dessus, y'aura pas de problème. De quoi tu te plains ?
— Moi j'aime bien les gadjis qui crient, frère.
— Je suis sûr que tu arriveras à la faire crier, frère. Mais j'ai mon socialiste qui doit passer dessus avant. Et il ne va pas tarder. Dans deux heures, je te file cent vingt mille balles et une fille à niquer. Regarde-moi ces nichons, tu veux quoi de plus ? Tout ce que je te demande, c'est de m'attendre en bas de la rue. Si tu me vois m'enfuir, tu me rattrapes. Si je t'embrouille, tu me retrouves, tu sais où j'habite. De quoi t'as peur, frère ?
— Si tu m'embrouilles, je te nique ta mère. Mais vraiment hein, je te nique ta mère, menaça-t-il en insistant sur chaque syllabe.
— Je sais, t'inquiète, il n'y aura pas de problème. Dès que le mec est parti, je t'envoie un message. » Sur ces mots, Samson ouvrit la porte et les invita à sortir. Il se dirigea ensuite dans la cuisine et observa la rue par la fenêtre, s'assurant probablement qu'ils attendent bien dans leur voiture. Moi j'étais estomaquée, presque en état de choc. Pourquoi avait-il dit que j'avais 16 ans et que j'étais vierge ? C'était tout à fait faux et il était bien placé pour le savoir ! Je n'avais aucune idée de ce que pouvait être un socialiste, mais quoi que fut cette pratique bizarre, je n'avais aucune envie de m'y adonner, pas avec un inconnu, pas pour de l'argent !
Alors que je commençais à bouillir de l'intérieur, je regardai Samson s'activer : il se mit à vider le réfrigérateur et les placards de la cuisine pour tout jeter dans des sacs poubelles. Curieuse, je m'approchai, mon état d'esprit ayant changé en quelques secondes. Il n'avait pas l'intention de me vendre à ces deux Noirs ou à un socialiste, il avait l'intention de fuir. Soudain, il leva la tête et me regarda :
« Éya ! Va t'habiller. Et choisis des vêtements confortables et qui n'attirent pas l'œil, on va faire un peu de route. Ensuite tu prendras ces poubelles et tu les mettras devant la porte de l'ascenseur. Après, tu sors les sacs et les valises et tu m'attends en silence.
— Et pour les meubles, on ne s'en occupe pas ?
— Est-ce qu'il est dix-huit heures ?
— Euh, non, ce n'est même pas seize heures, répondis-je sans comprendre.
— Alors pourquoi tu me poses des questions ? Je te répondrai à dix-huit heures. Pour le moment tu la fermes et tu t'exécutes. » Il ne me laissa pas répondre et jeta un nouveau coup d'œil sur la rue avant de se diriger vers la chambre. Du coin de l'œil, alors que je me battais avec ces sacs poubelle trop lourds pour moi, je le vis sortir un grand linge et emballer son sabre.
Du couloir, je l'entendis l'enrouler de ruban adhésif et j'en vins à me demander s'il n'avait pas perdu la raison. Était-ce vraiment une façon d'emballer cet objet qui semblait pour lui si précieux ? Mais j'avais compris le message : pas de question avant dix-huit heures. Peut-être aurais-je dû prendre un carnet pour les noter, j'avais peur d'en oublier.
Comme il rangeait son ordinateur dans sa housse, il laissa la porte de son bureau ouverte. Enfin ! je pouvais voir ce qui se cachait dans cette mystérieuse pièce. Je fus déçue. Il n'y avait qu'une table de bureau, un petit sofa et un placard. Quand il ouvrit ce placard, je ne vis que des papiers — papiers qu'il jeta sans les trier dans une poubelle.
En moins de quinze minutes, nous avions débarrassé les lieux. Enfin débarrassé… Il restait tout un tas de choses dans les placards, les meubles étaient laissés tels quels et il ne prit même pas la peine de donner un dernier coup de balai ou de faire la vaisselle. Laisser tout ainsi en plan me dérangeait, mais ça ne dépendait pas de moi.
Sur la table du salon, il posa le double des clefs, puis il ferma la porte derrière lui. Il appela l'ascenseur et tous deux nous enfournâmes nos bagages et les poubelles à l'intérieur. Il me demanda de garder la porte ouverte et alla sonner chez un voisin. Une vieille dame ouvrit. Samson lui parla d'une voix assurée :
« Bonjour madame, j'habite ici, je vais m'absenter quelques jours, je vous confie mes clefs, j'espère que ça ne vous ennuie pas de les garder, je me sentirais plus rassuré. Je rentre dans quelques jours. Merci beaucoup, je suis désolé, je suis pressé. Je reviens vite ! » Tout était allé beaucoup trop rapidement pour cette vieille dame qui n'avait pas vraiment compris ce qu'on lui demandait. J'étais admirative : Samson avait tendu les clefs vers la dame tout en parlant, et celle-ci les avait machinalement prises, sans vraiment réfléchir. Elle se retrouvait avec le trousseau dans les mains, sans vraiment savoir pourquoi ni comment, et avant qu'elle ait pu comprendre la situation, la porte de l'ascenseur s'était déjà refermée, nous entraînant, mon amant, moi et nos sacs, jusqu'au sous-sol.
Samson m'ordonna d'amener nos affaires jusqu'à la voiture — ce que je fis avec difficulté. Pendant ce temps, il jeta dans le bac à ordures son sabre emballé qu'il recouvrit avec les sacs de déchets. Ce serait sûrement là ma première question : pourquoi jeter son sabre ? Dix-huit heures, dix-huit heures, que le temps passait lentement…
Il chargea ensuite les bagages dans le coffre et sur la banquette arrière et m'invita à m'installer à la place du passager. Ainsi, c'était donc vrai, nous allions bel et bien déménager. Non pas pour habiter un endroit moins cher ou plus agréable, mais pour fuir deux nègres en colère. Dans quelle ténébreuse affaire m'étais-je embarquée malgré moi ? Dix-sept heures. Plus qu'une heure et j'allais le savoir…
En sortant du parking souterrain, Samson tourna à gauche pour éviter la voiture des deux Africains et, tranquillement, il s'éloigna. Mais bientôt, alors qu'il gardait l'œil sur son rétroviseur, il ragea entre ses dents :
« Fais chier ! Ils ont l'œil ces putains de négros ! » Samson jurait très rarement et je ne l'avais jamais vu aussi tendu. Très certainement que ces deux Noirs qui nous avaient vus sortir et qui maintenant nous suivaient étaient des gens dangereux.
Habituellement, je me sentais toujours en sécurité avec lui, mais cette fois-là, en voyant les mains crispées de Samson sur son volant, en voyant son regard inquiet rivé sur le rétroviseur, je paniquais intérieurement. Ces deux Africains avaient été très clairs : si Samson cherchait à les embrouiller, ils allaient lui niquer sa mère — et la mienne au passage. Et le moins que l'on pouvait dire, c'est que Samson cherchait bel et bien à les embrouiller.
Les deux Africains avaient une voiture bien plus grosse et puissante que celle de Samson et, se faufilant dans cette circulation urbaine plutôt dense, ils doublèrent les véhicules pour se placer juste derrière nous.
Une fois en place, ils donnèrent un grand coup d'accélérateur pour percuter notre pare-chocs. Samson avait anticipé la manœuvre en accélérant lui aussi pour amortir, mais la collision lui fit momentanément perdre le contrôle du véhicule. Il freina, ce qui surprit les Africains qui nous percutèrent une nouvelle fois. Le choc fut assez violent pour me décoller du siège. Ça y était, je paniquais pour de vrai. Je n'osais pas regarder derrière moi, de peur de découvrir un char d'assaut à notre poursuite.
À la dernière seconde, Samson prit un virage à droite et fit une accélération qui me plaqua sur mon fauteuil. Il avait manifestement surpris nos poursuivants avec cette manœuvre puisqu'il se permit un : « Oui ! » J'essayai de me retourner pour voir la situation, mais il m'intima de ne pas bouger. Il prit un autre virage à droite. Il s'engouffra ensuite dans un parking souterrain payant. Il prit un ticket, descendit jusqu'au dernier étage, tout en bas, et resta garé en plein milieu, face à la sortie, sans couper le moteur. Il gardait l'œil éveillé, scrutant en permanence les alentours ainsi que son rétroviseur. Puis, au bout de bien vingt minutes, je le sentis se détendre et il commenta :
« Bon, on ne s'en est pas trop mal sorti, je crois.
— Ils ne nous suivent plus ?
— Peu de chance, non. C'est le genre à regarder trop de films américains. Ils devaient s'imaginer qu'on allait faire une course-poursuite à travers les rues de Toulouse, slalomant entre les voitures à cent kilomètres-heure, mais entre les bouchons et les feux rouges à chaque coin de rue, les probabilités qu'on se retrouve coincés et qu'ils sortent de leur voiture pour nous défoncer étaient plus élevées.
— Et pourquoi ils ne nous ont pas suivis, demandai-je ?
— Ils étaient trop occupés à aller le plus vite possible. Je n'étais pas sûr que tourner à droite au dernier moment marcherait, mais bon, je n'avais pas affaire à des flèches. Enfin bref, garde l'œil ouvert, au cas où on les recroiserait, mais normalement on devrait être bons.
— On va où du coup ?
— T'attendras dix-huit heures pour poser tes questions.
— Mais, il est presque dix-huit heures ! m'insurgeai-je.
— Tu attendras dix-neuf heures alors. Là je n'ai pas trop la tête à faire la discussion. » Habituellement, Samson tenait toujours parole. Je fus surprise qu'il décale ainsi mes questions, mais il me fallait admettre que ce n'était pas vraiment le moment. Moi-même je ne me sentais pas en état, j'étais encore sous le choc de cette fuite en voiture.
À la sortie du parking souterrain, Samson avait payé en liquide, comme s'il avait peur que nos poursuivants puissent traquer sa carte bancaire. C'était bien sûr ridicule, mais aucune précaution n'était de trop ce soir-là. Très vite il sortit de la ville pour s'insérer sur le périphérique. Il sortit ensuite en direction de Bordeaux/Albi/Castres, puis suivit la direction Bordeaux/Paris. J'en déduisis que nous allions soit à Bordeaux, soit à Paris. Si seulement ça pouvait être Paris… Moi, petite Tunisienne, je rêvais de visiter la Ville lumière : faire les boutiques sur les Champs Élysées, manger tout en haut de la tour Eiffel, passer sous l'Arc de Triomphe, faire des photos devant la Joconde et la pyramide du Louvre, avoir un dîner romantique avec Samson dans un restaurant chic — en somme, me comporter comme une parfaite petite touriste, et cela sans la moindre honte.
J'avais le regard rivé sur l'horloge de la voiture. Bientôt, elle indiqua dix-neuf heures zéro zéro, mais je n'osai prendre la parole. Nous venions de passer Montauban, ce qui aurait pu me donner un indice sur notre destination, mais ma connaissance de la géographie française était bien trop sommaire pour cela.
Après presque une demi-heure de route supplémentaire, alors que nous roulions sur un pont enjambant un cours d'eau, Samson brisa soudain le silence :
« Nous traversons le Lot.
— Le Lot ? répétai-je.
— Oui, c'est un affluent de la Garonne. On n'est pas loin de Cahors, là.
— Et on se dirige vers où ? demandai-je innocemment.
— Paris, ma chère, nous allons à Paris. » Je jubilai. J'adorais quand il m'appelait ma chère, et en plus, nous allions à Paris. Qu'aurais-je pu vouloir de plus ? Qu'il réponde à mes questions, bien sûr. Et justement, il allait le faire. Quel ascenseur émotionnel : j'étais ce soir-là passé du socialiste pervers fictif au déménagement en catastrophe pour enchaîner avec une course poursuite, puis un long silence sur l'autoroute avant d'enfin avoir des réponses à mes questions. Mais comme je ne les avais pas notées, je fus soudain prise d'un blanc : que demander ?
« On va vivre à Paris, alors ? hasardai-je. Non, non, non, non, non, me coupai-je. Non, ma première question c'est : pourquoi as-tu jeté ton sabre à la poubelle ?
— Parce que je ne voulais pas faire la route avec une telle arme, je ne veux pas attirer les regards. Et parce que l'ambassadeur du Japon doit me ramener un vrai katana japonais du XVIIIe. En comparaison, mon ancien sabre c'est un jouet pour enfant.
— Tu connais l'ambassadeur japonais ?
— Plus ou moins. Disons que je suis en contact avec et qu'il est prévu que j'aide à organiser une sorte de soirée à l'ambassade. D'ailleurs tu découvriras vite que je connais pas mal de monde à Paris.
— Tu connais qui d'autre ?
— On vient de se faire courser par deux tarés bas du front, et toi ta grande question du moment, c'est de savoir qui je fréquente à Paris ?
— Ah, oui, ces deux Noirs, c'était qui ? me corrigeai-je.
— Bon. Je voudrais éviter de trop m'arrêter cette nuit, histoire qu'on arrive à Paris dans la matinée. On va faire une pause après Limoges, et ensuite on essaiera de tracer. Mais d'ici à ce qu'on arrive à Limoges, ça va me laisser un peu de temps pour te raconter l'histoire du début, parce que sinon on ne va pas s'en sortir. » Il aurait pu tout aussi bien dire : « Tes questions sont idiotes, laisse-moi parler. » Mais ça ne me dérangeait pas, je crois que d'une certaine façon j'aimais sa manière condescendante de me traiter. Il en savait bien plus que moi sur à peu près tous les sujets et je l'admirais pour cela. C'était sûrement très exagéré, mais pour moi, il en savait plus que n'importe qui sur à peu près tous les sujets.
Comme sa phrase n'appelait pas de réponse, je restai silencieuse. Il commença alors sa narration.
## La Confession de Samson
Je ne sais pas# si tu t'en souviens, mais je t'avais dit que pour les Grecs, avoir un gros pénis était le signe que l'on avait l'esprit obsédé par le sexe. Pour eux, il était impossible d'être un intellectuel avec un gros pénis, nos priorités ne s'y prêtant pas.
Je dis nos, parce que comme tu le sais, je fais partie de ces gens avec un gros pénis. Et si je me plais à me voir comme un intellectuel, il me faut bien admettre que le sexe prend dans ma vie une place considérable.
Adolescent déjà, je rêvais de violer mes camarades de classe. La seule chose qui m'en a empêché, c'est que j'étais trop introverti pour vraiment le faire. Mais crois-moi, ce n'est pas l'envie qui me manquait d'écraser la gueule de ses petites putes sur le goudron du trottoir pour leur défoncer le cul. J'étais amoureux des plus jolies — et j'avais beau être amoureux, leur consentement ne m'intéressait pas —, je rêvais de faire des esclaves sexuelles des filles un peu moins jolies, et je me désintéressais parfaitement des laides. Je vivais dans mon monde intérieur, un monde nourri par la lecture et les jeux vidéo, un monde rempli de jolies filles que je pouvais saillir quand bon me semblait.
La masturbation était pour moi plus qu'une mauvaise habitude, c'était une addiction. Je me masturbais deux, trois, quatre, cinq fois par jour. Parfois, dans le fond du bus, caché par les fauteuils, je me masturbais sous mon pantalon. L'adolescence a cela de formidable que l'on est gorgé d'énergie sexuelle. Mais au lieu d'exploiter cette énergie, je la répandais sous forme de liquide blanc partout où je passais. Je n'étais pas loin d'être une limace baveuse laissant sa traînée de sperme derrière elle.
En terminale, mon professeur de littérature me fascinait. C'était une belle femme aux longs cheveux roux, avec des fesses divines. Il avait une trentaine d'années, ce qui pour moi, à l'époque, semblait très âgé. Mais j'avais pour cette femme un désir infini. Sa culture, son savoir, son esprit d'analyse, sa sensibilité littéraire, sa longue chevelure bouclée, tout cela me donnait envie de lui faire l'amour. Pas de la violer : de lui faire l'amour.
Comme j'étais l'élève le plus intelligent de la classe — en toute modestie, c'était une classe de demeurés —, que j'avais une sensibilité littéraire naturelle, que je lisais beaucoup, que j'étais curieux, l'attrait que j'avais pour elle devint réciproque. Bien sûr j'étais trop jeune pour le comprendre, mais, une chose en entraînant une autre, un soir, après les cours, elle m'embrassa. Elle m'embrassa, puis elle me suça. Oh ! Seigneur ! Des mains de femme, une bouche de femme, des mains et une bouche expérimentées qui s'ingéniaient à extraire le sperme de mon phalle… c'était une expérience quasi divine.
Quelques jours plus tard, elle m'invita chez elle. Je la niquai comme la dernière des traînées. Je fus dur, limite violent, et en moins de deux minutes, l'affaire fut réglée. Ce fut suffisant pour que j'en tombe follement amoureux.
Elle se rendit ce soir-là compte de qui j'étais et elle prit ses distances. Coucher avec un élève était déjà une erreur, mais coucher avec un élève comme moi, c'était dramatique.
Bien sûr je la harcelai, bien sûr je lui écrivis des lettres, tant et si bien que l'on finit par se revoir. Elle essaya de me guider, de me faire avoir des gestes plus tendres. Mais à la seconde où je la pénétrai, le démon du sexe reprit le dessus et je la défonçai. Je crois qu'en fait elle aimait ça, ce mélange de violence et de culpabilité de coucher avec un élève de 17 ans. Mais la culpabilité était trop forte pour qu'elle puisse la gérer. Nous nous revîmes deux trois fois, puis, à la fin de l'année scolaire, elle disparut. Elle avait carrément changé de ville. Je n'en eus jamais plus aucune nouvelle.
Si je te raconte ça, c'est parce que grâce à elle, j'ai compris que la masturbation, c'était le mal. La masturbation, c'était la récompense facile, la satisfaction à portée de main. La masturbation, c'était oublier que le sexe, c'est le soi s'ouvrant à l'autre, c'est le plaisir offert par l'autre. C'était ma première expérience sexuelle et c'était elle qui m'avait permis de comprendre que mes fantasmes de viol étaient purement masturbatoires. Le viol, ce n'est pas de la sexualité.
Comme tu le sais, ma conception du sexe reste tout de même très atypique. Moi je ne partage pas, je prends. Et je suis intimement convaincu que ce qui fait jouir une femme, c'est de faire jouir son homme. Toute autre considération n'est qu'élucubration sans intérêt. Une femme qui jouit pour elle-même, pour son seul plaisir, c'est une femme qui se masturbe sur un pénis, rien d'autre.
Tu me diras que moi aussi, je ne fais rien d'autre que me masturber dans un vagin. Et parfois oui, c'est vrai. Mais la plupart du temps, non. Ce qui me fait jouir, ce qui provoque un émoi sexuel, c'est le contact avec la chair, le plaisir que l'on me donne, la douleur que j'inflige, la soumission que j'impose, le triomphe du moi sur l'autre. Selon notre morale actuelle, c'est parfaitement répréhensible. Selon nos désirs profonds et primitifs, c'est l'ordre naturel des choses. Tu le sais bien, Éya, toi qui jouis de mon plaisir et de ta soumission inconditionnelle.
Bien sûr, il existe d'autres façons d'envisager le sexe, et il t'arrive parfois de jouir autrement. Mais au fond de toi, tu sais ce qui te fait vraiment vibrer. N'ai-je pas raison ?
Dès l'instant où cette réalité m'était apparue, il était évident qu'il me fallait arrêter la masturbation. L'émoi sexuel est quelque chose d'important dans la vie d'un homme, tant pour la santé de son corps que pour l'élévation de son esprit. Et cela contribue aussi à sa vie sociale. C'est une activité bénéfique sur de nombreux plans, à l'inverse de cette sinistre et individualiste pratique qu'est la masturbation. Oui, sinistre et individualiste, rien de moins.
Il me fallait du sexe, du sexe réel. Mais pour cela, il me fallait des filles, et séduire des filles, c'est un travail épuisant. Leur parler de philosophie ou leur réciter des poèmes, ça ne les fait pas mouiller. Il faut jouer au mâle, il faut les distraire, les faire rêver. Mon temps est bien trop précieux pour ça. Moi, il me faut des filles prêtes à se damner pour me sucer la bite. J'en ai croisé des comme ça — et oui, tu en fais partie —, mais ce n'était pas suffisant, il me fallait plus.
Un jour, je fis la connaissance d'une cocaïnomane. Elle m'avait attirée parce qu'elle était très fine, maigre en réalité. Et mon cerveau malade est attiré par ce genre de filles cadavériques. J'aime les gros culs comme le tien, Éya, mais j'aime encore plus les anorexiques. Cette cocaïnomane était prête à n'importe quoi pour avoir sa dose. Une prostituée, quand tu la paies, elle s'allonge. Une cocaïnomane, pour sa dose, elle serait prête à toutes les débauches sexuelles possibles, même les plus humiliantes.
Il existait justement toute une génération de pétasses de boîte de nuit qui pensaient que prendre de la cocaïne était la meilleure façon de s'amuser. Pour la plupart, c'était sans conséquence, mais pour certaines, c'était le premier pas vers la déchéance. Il fallait simplement réussir à être là quand elles basculaient.
Ayant compris cela, je repérai une boîte aux lettres abandonnée dont je forçai la serrure que je remplaçai par un barillet neuf. Je mis sur la boîte un nom fictif et j'achetai un billet d'avion pour la Colombie.
Sur place, je me procurai un kilogramme de cocaïne que je découpai en petits paquets de cinquante grammes soigneusement emballés. Je me fis faire un tampon avec de fausses coordonnées de cabinet d'avocat et j'envoyai vers la France vingt grandes lettres remplies de feuilles blanches que j'avais creusées pour y glisser un paquet de cocaïne. J'y apposai le tampon de mon cabinet d'avocat fictif et j'expédiai cela vers ma fausse boîte aux lettres française.
Une fois rentré en France, je retrouvai dix-sept lettres dans ma boîte. Seuls trois plis avaient été interceptés par la douane. Mon opération était une réussite. Ce que j'avais acheté quelques centaines d'euros en Colombie, j'allais le revendre quelques dizaines de milliers d'euros en France. Et pour maximiser l'opération, je coupais à cinquante pour cent ma cocaïne avec de la caféine en poudre.
Mais le but n'était pas tant l'argent que le monnayage de faveurs sexuelles. Je fis donc régulièrement les sorties de boîtes de nuit et proposai mes produits aux jolies filles que je croisais. Comme je vendais ma marchandise moins chère que la concurrence, je fidélisai très vite cette clientèle, et quand une fille commençait à tomber dans la dépendance, moi, grand seigneur, je lui proposais de lui en fournir gratuitement en échange de faveurs sexuelles.
Aux plus réticentes, je demandais d'abord une simple branlette et quelques baisers. C'était souvent suffisant pour mettre la machine en route. Après cela, demander une fellation engendrait rarement un refus. Et comme elles devenaient de plus en plus dépendantes, je pouvais exiger des rapports sexuels, puis des sodomies, puis m'aventurer plus loin encore dans la dégradation et l'humiliation. Leur cerveau dévoré par la drogue les poussait à faire tout et n'importe quoi pour avoir leur dose.
Avec un kilogramme de cocaïne coupé à cinquante pour cent, j'étais en mesure de refourguer quatre mille doses d'un demi-gramme. Bien sûr, pour les actes sexuels les plus sales et les plus dégradants, il m'arrivait de donner jusqu'à cinq grammes de cocaïne, mais ma réserve était largement suffisante pour tenir encore quelques années.
Régulièrement je retournais en boîte de nuit pour trouver de nouvelles filles, me créant ainsi un cheptel formidable. Je niquais comme un beau diable.
Mais les choses se passaient trop bien pour qu'elles durent. Un soir, alors que je proposais mes produits à un groupe de filles, trois Noirs s'approchèrent pour en découdre avec moi : d'une part mes prix cassés nuisaient à leurs affaires et d'autre part cette boîte de nuit était leur territoire. Si je tenais à la vie, il était préférable pour moi de m'en aller pour ne plus revenir.
Si j'avais été un peu plus chétif, ils m'auraient probablement roué de coups. Heureusement pour moi, j'étais assez gaillard pour les tenir en respect. Je n'avais pour autant pas envie de me lancer dans une guerre des drogues avec ces trois benêts. Je leur expliquai alors que je pouvais leur montrer comment récupérer de la cocaïne à très bon prix sans pour autant dépendre de leur fournisseur habituel. Je leur garantis qu'ils pouvaient multiplier leurs marges par dix. Tout de suite, j'obtins leur attention.
Installer une certaine confiance fut difficile, mais ces primates avaient le nez creux. Ils voyaient bien que j'avais accès à de la drogue de meilleure qualité qu'eux et que je pouvais la vendre moins cher.
Je les formai donc à la méthode Samson : fausse boîte aux lettres, billet d'avion pour la Colombie et expédition en petites quantités par la Poste. Même des attardés comme eux étaient capables de mettre en pratique ce plan.
Pour éviter toute tension, je m'engageai à ne plus rien vendre sur Toulouse et sa région. Je ne fournirais que les filles n'ayant plus d'argent. Bon, en pratique, je continue de fournir mon ancienne clientèle, et le bouche-à-oreille marche plutôt bien pour moi. Mais comme j'avais promis d'abandonner Toulouse, j'ai étendu mon business aux hautes sphères parisiennes. Je fournis une grosse partie de la gauche politique française. Il suffit d'en connaître un et de tirer sur la corde : tous les autres suivent. En fait, ça marche tellement bien que la corde m'amène également des députés de droite et des centristes.
L'un de mes trois Africains s'exila en Colombie pour fournir de façon régulière les deux restés en France. Quant à moi, je leur achetai de la marchandise à tarif préférentiel, cela m'évitant d'aller courir en Amérique latine et me permettant de rester en bons termes avec eux.
Mes affaires tournaient plutôt bien. Je montais régulièrement à Paris pour y écouler ma marchandise, j'avais même des contacts avec des membres de la Commission européenne à Bruxelles — c'est là que j'ai rencontré Kirsten —, et j'avais toujours mes filles sur Toulouse pour nourrir la bête sexuelle que j'étais et que je suis toujours.
Mais ces voyages incessants m'épuisaient, alors j'ai un peu levé le pied. Et puis tu es apparue, m'obligeant en quelque sorte à abandonner Paris. J'aurais certes pu continuer à y aller, mais la bourgeoisie de la capitale m'épuisait.
Cependant, je suis le seul à proposer de la marchandise de qualité. Car oui, de la cocaïne colombienne coupée à seulement cinquante pour cent, et avec de la caféine, c'est le top de la qualité. Et il y a quelques jours, on m'a proposé d'élargir mon marché en m'invitant à des soirées pour le moins privées. Y être introduit en tant que revendeur de drogue et non en tant qu'intellectuel est un peu frustrant, mais écoute, je serais bien idiot de refuser.
Alors voilà, j'ai commandé cinq kilogrammes de cocaïne à mes deux amis noirs, ce qui, une fois coupé, correspond à plus de cinq cent mille euros de chiffre d'affaires. Et comme je n'avais pas envie de leur donner cent vingt mille euros pour les acheter, je leur ai fait une petite filouterie. Ça m'interdit certes de revenir à Toulouse… mais rien ne me retenait dans cette ville. Alors à nous Paris.
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Face au récit# de Samson, je restai sans voix. Cela faisait des mois qu'il vendait de la drogue quasi sous mes yeux, dans son bureau. Cela faisait des mois que des filles cocaïnomanes venaient vendre leur corps contre un peu de poudre. Cela faisait des mois que… que… j'étais sans voix.
Nous nous arrêtâmes sur une aire d'autoroute un peu après Limoges. L'ambiance nocturne de ces endroits était plaisante. C'était comme si, sans nous dire un mot, nous nous comprenions. Nous étions tous des voyageurs de l'obscurité. La route était épuisante, le sommeil nous guettait, mais d'un simple regard, on se comprenait. Qu'est-ce qu'on comprenait, j'aurais été incapable de le dire, mais la connivence était bien là. Oui, c'était ma première fois sur une aire d'autoroute et j'étais déjà experte, parfaitement.
Notre repas se composa principalement de sandwiches vendus sous cellophane accompagnés, pour Samson, de boissons énergétiques. Il avait bien l'intention de rester éveillé toute la nuit et il comptait sur le petit taureau ailé pour y parvenir.
Depuis sa longue confession sur la route, notre relation avait sensiblement changé. Il semblait plus détendu, cherchant moins à incarner ce rôle de mâle alpha qu'il endossait en permanence. De mon côté, je le prenais un peu moins pour un dieu et un peu plus pour un humain. Un humain incroyable qui avait monté tout seul une affaire de trafic de drogue remontant jusqu'aux sphères politiques, mais un humain quand même.
Pour une raison obscure, j'avais soudain envie de sexe. Est-ce que c'était le fait d'imaginer Samson en revendeur de drogue qui me faisait cet effet ? J'en doutais. J'avais déjà de lui une image de mauvais garçon, il n'avait pas besoin de la casquette du délinquant. En fait, je n'étais pas sûre de vraiment apprécier cette facette de lui…
Pour me changer les idées, je regardai autour de moi. Le réfectoire de l'aire d'autoroute était presque vide : hormis le vendeur, il n'y avait que deux hommes isolés et une famille avec deux enfants. J'étais presque sûre que les deux hommes étaient des chauffeurs routiers sortis de leur camion pour prendre un café. Ils étaient gras, un peu sale, sans élégance et doté d'une nonchalance qui leur donnait une allure étrange. C'était à la fois comme s'ils étaient maîtres des lieux et en même temps totalement indifférents à leur environnement. Ils étaient chacun à un coin du réfectoire, s'ignorant superbement. À vrai dire, ils étaient trop occupés à m'observer. Je sentais leurs regards lubriques posés sur moi. Je n'étais pourtant pas très élégante. Je portais une simple robe un peu ample avec par-dessus un blouson en cuir. J'avais aux pieds des ballerines et, pour faire plaisir à Samson, je ne portais pas de culotte, mais ça, ils ne le savaient pas.
J'étais possédée d'un sentiment étrange. J'aimais me faire belle pour que des hommes comme Samson puissent me désirer, mais là, c'était différent. J'avais autour de moi des hommes laids, adipeux, sans culture, sans charisme, sans élégance. C'était de la pure masculinité dans ce qu'elle avait de plus repoussant. Pourtant, j'aimais savoir qu'ils me désiraient. Plus que ça, j'avais envie de les sucer, de les faire jouir. J'avais envie de ressentir ce pouvoir. Ces misérables routiers, j'étais la seule qui puisse accepter de leur donner du plaisir, j'étais leur déesse. — Et j'avais envie que cette déesse, ils s'en servent de paillasson…
En plus des deux camionneurs lubriques, je remarquai qu'un troisième homme — le père de famille — posait lui aussi son regard sur moi. Ses enfants agités semblaient l'épuiser et sa femme, sèche, acariâtre, ayant perdu toute la fraîcheur de sa jeunesse, m'apparaissait comme pleine de ressentiment et d'agressivité. Après deux grossesses, leur vie sexuelle avait dû ralentir, rendant cette femme mauvaise — tout simplement en manque de coup de bite. Son mari, soumis aux hystéries de sa femme, perdait son statut de mâle et perdait donc toute désirabilité. Ainsi avait sonné le glas de leur relation, qui aujourd'hui ne gravitait qu'autour de ces enfants un peu trop agités. Le corps de cette femme avait besoin de jouir, d'exulter, et cet homme avait besoin de niquer, tout simplement, mais rien ne pourrait les ramener en ces temps de félicité où ils faisaient l'amour régulièrement. Rien, à part moi. Si elle me voyait sucer son mari, cette marâtre retrouverait soudainement tout son désir pour son compagnon. Mais avec son cul plat et ses tétons usés, arriverait-elle encore à faire bander son mari comme moi je pourrais le faire ?
Mes pensées divaguaient follement. Je ne connaissais rien de ces gens, et ils étaient peut-être très heureux, juste fatigués par une journée de route un peu trop longue. Mais il était certain que le mari m'aurait bien plaqué sur le capot de sa voiture pour me défoncer le cul. Et pour une raison qui m'échappait, je n'aurais pas été contre.
Samson aurait pu me prendre par le poignet et me traîner jusqu'aux toilettes, nostalgie de notre premier rapport sexuel dans le bar.
Puis, laissant la porte grande ouverte pour y laisser entrer qui le souhaitait, il aurait pu me soulever par la taille, m'asseoir sur le bord de l'évier, trousser ma robe et m'embrocher sans ménagement.
Mes cris auraient alors attiré les curieux. D'abord les deux camionneurs qui auraient commencé à se masturber en voyant la scène. Puis le père de famille, qui, plus aventureux, aurait commencé à me caresser les seins. Les routiers auraient alors mis leurs sexes crasseux dans mes mains afin que je m'occupe d'eux avec tout mon savoir faire. Toute cette présence masculine aurait sûrement fait reculer mon cher Samson, mais ça n'aurait laissé que plus de place pour les trois autres.
J'aurais fini sur le sol, prise en sandwich par les deux routiers tandis que j'aurais sucé le père de famille.
À ce moment-là, la mère, inquiète de l'absence de son mari, aurait enfermé ses deux enfants dans le congélateur avant de nous rejoindre. Revoir en érection le sexe de son compagnon aurait réveillé ses ardeurs sexuelles. Elle se serait penchée en avant pour le sucer avec moi, laissant sa croupe grande ouverte afin que Samson lui rappelle ce qu'était que de se faire prendre.
Mais mon orgie imaginaire s'arrêta là, Samson m'ayant annoncé qu'il était temps de se remettre en route. C'était dommage, si elle avait eu lieu, j'aurais pu apporter un peu de joie à ces routiers apathiques, j'aurais pu redonner un peu de vie à ce couple presque mort.
Bien sûr, jamais je n'aurais eu envie que ces routiers sales et adipeux posent leurs mains sur moi. Jamais je n'en aurais eu envie. Jamais ? Savais-je vraiment ce dont j'avais envie ? Je sentais mon entre-jambe humide… cette brève aventure onirique m'avait un peu trop excitée. Avais-je vraiment eu envie de ces routiers sales et adipeux ? Parfois mes fantasmes m'effrayaient…
Comme Samson s'éloignait vers la sortie, je le regardai. Ça, c'était un homme, un mâle, un être désirable. Il sentait toujours bon, même après des heures de route, il se tenait droit, avait de l'allure, des épaules bien dessinées, mais avec des cheveux longs, des tatouages et des activités illégales étrangement excitantes. Fantasmer sur des camionneurs quand on avait Samson prêt à nous offrir son érection, c'était bel et bien de la folie. Pourtant, être prise en sandwich entre eux ne me m'aurait pas déplu.
Samson se retourna, et comme j'étais restée assise, il me fit signe de me dépêcher. — Ce que je fis.
Nous roulâmes toute la nuit, traversant le territoire français. Samson prenait soin de ne jamais dépasser les limitations de vitesse. Croiser la police ainsi en pleine nuit était peu probable, mais si pour une raison ou pour une autre une patrouille nous arrêtait, c'était la prison ferme assurée. Je n'avais bien sûr pas conscience de tout cela, ou plutôt, je ne me posais pas la question. Il y avait encore quelques mois, je fantasmais sur des Français un peu glauques sur Internet, alors qu'aujourd'hui… aujourd'hui je fantasmais sur des Français un peu glauques sur des aires d'autoroute.
Non, en réalité, en Tunisie je m'ennuyais toute la journée en rêvant de liberté à l'occidentale, priant pour que mes parents ne me trouvent pas un mari trop vite, alors qu'ici j'avais une vie sexuelle hors du commun et je me retrouvais à faire du trafic de drogue avec un mâle au phalle vigoureux.
Samson avait retrouvé son silence. Il fixait au loin l'horizon, très certainement concentré sur la route. À le voir ainsi, le regard dur, les avant-bras tendus, on aurait juré qu'il accomplissait quelque exploit aussi éprouvant physiquement que mentalement. Il dégageait une telle force que j'avais presque envie de me pencher sur lui pour sucer son sexe. J'aurais ainsi, d'une certaine manière, participé à cet acte triomphant qu'était la conduite de nuit avec cinq kilogrammes de cocaïne dans le coffre. J'avais cependant le sentiment qu'il n'était pas d'humeur à cela et je le laissai seul avec son étendue de bitume tandis que je restais plongée dans mes pensées. Bien sûr je me trompais. Un homme est toujours d'humeur à se faire sucer. Il pourrait avoir enterré sa mère dans l'après-midi ou avoir vu ses propres enfants mourir dans un incendie qu'il ne serait pas contre une petite pipe malgré tout. La réalité est même plus abrupte encore. Quand un homme traverse une période de souffrance ou de crise, il n'y a que deux choses à faire : presser son visage contre sa poitrine et lui tailler une pipe. On peut également le nourrir et prendre le temps de l'écouter, peut-être essayer de lui changer les idées, mais les deux seuls actes vraiment salvateurs sont les mêmes pour toute la gent masculine : presser son visage contre sa poitrine et lui tailler une pipe.
S'occuper d'une fille est quelque chose de difficile. Il faut la traiter avec respect, lui donner de l'attention, la complimenter, la faire se sentir belle, lui donner l'impression d'être utile, lui laisser de l'espace, mais pas trop, la faire jouir, mais seulement quand elle le désire, faire d'elle une princesse et une chienne à la fois, le tout avec des dosages très subtils et différents pour chaque fille que porte la Terre. Un homme, il suffit de garder son estomac plein et ses couilles vides et tout ira pour le mieux.
Et quelque part, cela me convenait… Mes parents rêvaient de me marier à quelque homme musulman qui prendrait plaisir à me voiler et me laisser enfermée à la maison, mais ce que je recherchais avec Samson n'était pas tellement différent. C'est lui qui décidait comment je devais m'habiller, et je passais une bonne partie du temps seule à l'appartement, m'occupant en faisant la cuisine. Au moins, mon mari musulman ne m'aurait pas donné comme couche un placard, il m'aurait laissée dormir avec lui…
Avais-je fui mon pays pour me retrouver dans la situation que je cherchais justement à éviter ? Non. Bien sûr que non. Jamais en Tunisie je ne me serais retrouvée à traverser la France pour fuir des revendeurs de drogue, jamais je n'aurais pu porter des décolletés et montrer mes jambes au reste du monde, jamais je n'aurais eu autant d'orgasmes…
J'avais le regard perdu dans le vide. Je voyais parfois au loin des lumières briller dans la nuit. Mais la plupart du temps, tout n'était qu'obscurité. Seule la route, éclairée par les phares de la voiture donnait un peu de relief à ces ténèbres. Nous étions seuls, la nuit nous appartenait, et, comme je me perdais dans mes pensées, malgré moi, bercée par le ronronnement du moteur, je finis par m'endormir, ne cherchant en aucune manière à comprendre en quoi ce voyage nocturne pouvait être une métaphore de ma vie.
« Bienvenue à Paris » annonça Samson d'une voix sans émotion. J'ouvris les yeux péniblement, essayai d'ajuster mes pupilles à la lumière du matin, puis, après quelques secondes à reprendre mes esprits, je collai mes mains et mon visage sur la vitre de la portière. Paris ! Nous étions au-dessus de la Seine, coincés dans les bouchons. J'avais dû probablement dormir toute la nuit. Je me tournai vers Samson, les yeux grands ouverts et la bouche en cœur :
« On va voir la tour Eiffel ?
— Si tu regardes sur ta droite, oui, tu vas finir par la voir. Mais j'imagine que je peux faire un détour par le centre, je n'en suis pas à ça près, me répondit-il d'une voix un peu lasse et traînante.
— Oui ! oui ! oui ! m'enthousiasmai-je. Et l'Arc de Triomphe ! et Notre-Dame ! et Montmartre ! et le Louvre ! et…
— Oui, oui, ça va, on va faire un détour par le centre. Mais pour Montmartre, on va habiter juste à côté, alors bon, t'auras largement le temps de prendre le funiculaire pour grimper voir le Sacré-Cœur.
— À Montmartre ! C'est vrai ?
— Ouais. Ne t'excite pas trop quand même, ce n'est pas le quartier le plus raffiné de Paris, loin de là. Mais comme je n'ai pas envie de dépenser tous mes revenus dans le loyer, on se contentera de ça. » J'étais tout à fait prête à me contenter de Montmartre, plus que me contenter, j'étais tout simplement contente, très contente. Je me mis à chanter du Charles Aznavour dans la voiture :
Je vous parle d'un temps
Que les moins de vingt ans
Ne peuvent pas connaître
Montmartre en ce temps-là
Accrochait ses lilas
Jusque sous nos fenêtres
Et si l'humble garni
Qui nous servait de nid
Ne payait pas de mine
C'est là qu'on s'est connu
Moi qui criais famine
Et toi qui posais nue
La bohème, la bohème
Ça voulait dire
On est heureux
La bohème, la bohème
Nous ne mangions qu'un jour sur deux.
« Eh, oh ! On se calme jeune fille, me coupa Samson.
— Désolée. On va voir quand la tour Eiffel ?
— Là, on est en train de passer la porte de Saint-Cloud, m'indiqua mon conducteur.
— Où ça ? Je ne vois pas de porte.
— On appelle les entrées de Paris des portes, en référence aux enceintes qui protégeaient la ville il y a cent cinquante ans de cela.
— Les enceintes ?
— Les murs de la ville, dont il ne reste plus beaucoup de traces aujourd'hui. Regarde à ta droite, tu as la Seine. Jacques Chirac nous avait promis que l'on pourrait s'y baigner, mais il n'en était pas à un mensonge près…
— On ne peut pas s'y baigner alors ?
— Je serais toi, j'éviterais », me répondit Samson en souriant. Tout en roulant, il continua de me servir de guide touristique. Il me montra les péniches, puis l'île aux Cygnes, laissa mon regard se partager entre le Trocadéro et la tour Eiffel, me donna le nom de chaque pont que l'on croisa — à part le dernier je n'en retins aucun —, me parla à nouveau de Jacques Chirac au moment de passer devant le musée du quai Branly, malheureusement un peu trop caché par la végétation, m'informa que nous allions quitter la Seine avec à notre droite le pont Alexandre III et dans sa continuité, le Grand Palais. Nous fîmes ensuite le tour du rond-point des Champs Élysées avant de remonter l'avenue du même nom jusqu'à l'Arc de Triomphe. J'étais fascinée par cette mythique avenue, mais en même temps mitigée… j'avais du mal à voir ce qu'elle avait de si extraordinaire. Ensuite, Samson bifurqua sur la droite et après un peu de route m'amena non loin de la fameuse butte Montmartre.
En moins d'une heure, j'avais vu presque tout ce que je souhaitais voir. Rien que pour cette promenade en voiture dans la capitale, je ne regrettais pas d'avoir pris l'avion pour la France. Peu importaient mes problèmes, peu importaient mes crises existentielles, peu importaient mon avenir ou mes occasions manquées, j'avais vu la tour Eiffel.
# Quatrième partie — Bons baisers de Paris
##
L'humble garni# qui nous servait de nid était plutôt agréable. Il était certes de dimensions bien plus réduites que notre ancien appartement toulousain — car oui, désormais ce qui était à Samson était aussi à moi, j'en avais décidé ainsi ; donc, notre appartement — mais cela faisait partie du charme de Paris, un logement un peu étroit, encaissé au milieu de ces toits verdâtres au style haussmanien, avec les escaliers humides et le plancher qui grince, mais un logement confortable, où l'on se sent bien, avec un certain chic. Il était composé d'une cuisine ouverte sur un petit salon, ce qui désespérait Samson : pour lui, manger sur une table basse était un crime. Il mangeait donc assis à son bureau — qui occupait un angle du salon — me tournant de fait le dos lors des repas. Mais ce n'était pas très grave, quand il voulait me parler, il se tournait vers moi, se perdait dans ses discussions jusqu'à en oublier son assiette qui refroidissait tranquillement. Il en engloutissait alors le contenu en catastrophe avant de reprendre tranquillement ses élucubrations.
La chambre était vraiment petite. Il n'y avait la place que pour un lit et une table de nuit. Le placard enchâssé dans le mur n'était pas très grand — heureusement que nous n'avions rien d'autre que les valises rentrées dans le coffre de la voiture. Concernant la salle de bain, il y avait de la place pour se laver et c'était déjà pas mal… Moi qui aimais les salles de bain spacieuses, j'étais sur ce plan-là un peu frustrée, mais on ne pouvait pas avoir à la fois la salle de bain d'un manoir et vivre en plein Paris, il fallait choisir. En ce qui me concernait, on ne m'avait pas vraiment laissé ce loisir, mais cela me convenait.
D'après ce que j'avais compris, Samson avait réservé ce logement sur Internet pour une semaine. Et puisqu'il lui convenait, il avait négocié pour le conserver six mois de plus. Comme il payait d'avance et en liquide, le propriétaire accepta sans rechigner. J'en déduisis que j'étais à Paris pour au moins six mois. J'étais heureuse.
En plus de cela, j'étais obligée de dormir avec Samson, le placard était trop petit et le canapé pas adapté. Chaque soir je me blottissais contre lui et, après une vingtaine de minutes, il me repoussait de l'autre côté du lit pour prendre son espace. Mais peu m'importait. Si j'avais besoin de câlins, je n'avais qu'à le sucer. Même en plein milieu de la nuit, même alors qu'il dormait profondément, je lui pompais le dard jusqu'à vider ses testicules et j'allais ensuite me blottir contre son torse chaud.
Durant ce séjour à Paris, je devins une véritable nymphomane — mais après tout, vivre à Paris sans avoir de vie sexuelle, c'était presque blasphématoire ; je ne faisais qu'honorer cette formidable capitale. J'avais ma bouche collée au sexe de Samson, je le suçais en permanence. Je le suçais une, deux, jusqu'à trois fois par jour. Je ne le poussais pas toujours à l'éjaculation, mon pauvre Samson avait besoin de vitamines et de protéines, je ne pouvais pas l'en vider chaque fois. Trois à quatre fois par semaine, je me faisais niquer. Il me prenait sur le plan de travail de la cuisine ou à quatre pattes sur le canapé, il m'enculait dans le lit ou contre le mur, je l'enfourchais sur son fauteuil de bureau ou même allongé par terre. Dans cet appartement, l'espace était réduit, mais les possibilités grandes. En réalité, la seule bride à notre imagination sexuelle venait du nombre de partenaires. Moi, Samson, moi et Samson, Samson et moi.
Un après-midi où nous avions copulé de façon fort classique, bien que déchaînée, Samson me rappellera notre vieux pari du temps de Toulouse :
« Tu te souviens que tu dois coucher avec Kirsten. Tu es toujours partante ?
— Ai-je vraiment le choix ? lui répondis-je.
— Est-ce que ça t'intéresse vraiment d'avoir le choix ou pas ?
— Ben un peu quand même, dis-je, hésitante.
— Bon, eh bien la prochaine fois je te demanderai l'autorisation avant de te défoncer le cul. Ou avant de t'embrasser. Ou avant de te prendre dans mes bras. Ou de te claquer les fesses. Ou de te…
— Très bien, ça va, tu as raison, le coupai-je. Non, avoir le choix ne m'intéresse pas. Tu veux que je fasse jouir ta copine danoise, c'est ça ?
— Elle a trouvé un poste d'assistante parlementaire auprès de je ne sais quel député, ainsi, elle va quitter Bruxelles pour vivre à Paris désormais. Il y a des chances qu'on la croise de temps à autre, et j'aimerais autant que ça se passe bien entre vous.
— J'imagine que je n'ai pas mon mot à dire sur la question, répondis-je, un peu amère.
— Nous venons d'établir qu'avoir le choix ne t'intéressait pas. Mais si la situation ne te convient pas, je suis prêt à te payer ton billet de retour pour la Tunisie. Ou d'écrire à Marc pour qu'il vienne te chercher, si tu préfères. » Je ne répondis pas à ces menaces. Le message était clair : s'il devait choisir entre moi et Kirsten, s'il devait choisir entre la petite Tunisienne maladroite et la belle Danoise élancée, il choisirait la jolie blonde sans hésiter. En cet instant, j'avais l'impression que c'était une réalité intangible de l'humanité : le mâle choisirait toujours la jolie blonde, quel que soit le contexte. Kirsten aurait pu être une tueuse en série défoncée à l'héroïne et moi j'aurais pu être une doctorante en archéologie de la civilisation mésopotamienne, c'est la blonde qu'il aurait choisie malgré tout… Dans les faits, il me fallait admettre que sa Danoise était une avocate en droit international, désormais assistante parlementaire, tandis que moi j'étais un parasite qui vivait à ses crochets. Et tel un puceron, tout ce que je savais faire, c'était sucer sa sève…
Plusieurs jours passèrent et je ne pouvais me sortir de la tête que Kirsten était mieux que moi sur tous les plans. C'était évidemment une forme de dépréciation personnelle mal placée : c'était moi qui vivais avec Samson, c'était moi qui l'avais accompagné dans sa fuite de Toulouse, c'était moi qui avais la plus grosse paire de seins — et Dieu sait si c'est pour un homme un critère important —, c'était moi qui le suçais avec conviction plusieurs fois par jour, c'était, en somme, moi qu'il avait choisie. Pourtant, dans ma tête malade, il était évident que c'était Kirsten sa préférée. Kirsten la Danoise, Kirsten la blonde aux longues jambes, Kirsten, la fille au nom ridicule que j'allais faire crier si fort que Samson allait tomber amoureux de moi.
Je ne m'étais jamais vraiment demandé si Samson avait des sentiments pour moi. Bon, en réalité, je me posais cette question chaque jour, mais la réponse me faisait tellement peur que je la refoulais au plus profond de moi-même. Après tout, tant que la question n'est pas posée ouvertement, il n'existe pas de réponse ; pas de réponse, pas de problème.
Samson était parfaitement étranger à ces miasmes qui me dévoraient le cerveau. Il continuait ses affaires comme si nous étions toujours à Toulouse. Souvent, il sortait pour aller livrer sa marchandise à quelque clientèle mystère, mais parfois, il recevait ses acheteurs à l'appartement. J'avais alors ordre de m'enfermer dans la chambre et de ne pas en sortir. Je ne pouvais pas voir ce qui se passait, mais j'entendais. Il y avait cependant rarement quelque chose de passionnant à entendre…
C'était uniquement des hommes — alors que Samson avait à la base créé cette affaire pour coucher avec des filles, quelle ironie —, et d'après leur façon de s'exprimer, ils étaient éduqués, très certainement riches ; en somme, ils étaient à l'opposé de sa clientèle toulousaine.
L'un d'eux retint cependant mon attention. Il avait une voix grave, rocailleuse, qui était facilement identifiable. Il était déjà venu trois fois acheter de la cocaïne. Il n'était guère bavard et allait droit au but. Il restait rarement plus d'une ou deux minutes. Il était là pour s'approvisionner, pas pour combler un quelconque manque de vie sociale.
Sa quatrième visite fut sensiblement différente. Dès que la porte fut ouverte, il salua Samson de façon plus chaleureuse qu'habituellement :
« Samson, bonjour mon ami. Comment vas-tu ?
— ça va plutôt bien merci, et vous ?
— Eh bien pas mal, pas mal. Mais je vais avoir besoin de tes services.
— Si je peux me permettre, monsieur, se risqua Samson, votre consommation est déjà dangereusement haute.
— C'est gentil de te soucier de moi, mon garçon, mais tu sais, ce que je t'achète, ce n'est pas pour moi, c'est pour les filles que je fréquente. Il leur suffit d'une ligne dans le nez et elles deviennent dociles comme des brebis. Mais justement, je ne suis pas là pour ça aujourd'hui. Je suis là pour une tête de mule qui ne veut pas se laisser faire autant qu'elle le devrait. Je voulais savoir si tu n'aurais pas un somnifère puissant ou quelque chose du genre, afin qu'elle arrête de m'emmerder avec ses histoires de liberté des femmes et de consentement.
— Alors… oui… je dois avoir quelque chose dans le genre. Attendez-moi là quelques instants. » Samson ouvrit alors la porte de la chambre et me regarda avec de gros yeux signifiants « silence ». Il prit tout en haut du placard une caisse en plastique qu'il posa sur le lit. Il en sortit ce qui ressemblait à une bouteille de produit chimique qu'il posa sur la table de nuit. Il attrapa ensuite une grande pipette de laboratoire et un tout petit flacon de verre. Avec la pipette, il tira de la bouteille un peu de liquide transparent qu'il utilisa pour remplir le petit flacon. Il rangea ensuite le tout et ressortit de la chambre sa préparation dans une main. Il referma la porte derrière lui et s'adressa à son client tout en posant d'un geste sonore le produit sur la table basse :
« Voilà. Deux millilitres de GBL. C'est du GHB non distillé, ce qu'on appelle la drogue du violeur. À Toulouse j'aurais pu vous le préparer, mais là je n'ai pas le matériel, alors en place d'une poudre, voici un flacon de liquide transparent. Par contre attention, c'est très corrosif, il ne faut surtout pas le boire pur et le goût est très amer. L'idéal, pour le consommer, c'est de le mélanger à un grand verre de sirop ou de jus de fruits. Il faut bien mélanger avant de boire.
— Un flacon dans son verre et elle oubliera tout ce que je pourrai faire, c'est ça ? demanda le client.
— Alors non, pas vraiment, c'est un peu plus compliqué. C'est un produit qui a des propriétés aphrodisiaques. De zéro virgule cinq millilitre à un millilitre, il suffit d'attendre une petite demi-heure et vous aurez une fille relaxée et facilement excitable, qui aura des orgasmes longs et puissants. Au-delà d'un millilitre, vous risquez d'avoir une fille à moitié endormie, mais qui sera toujours en mesure de se débattre. Au-delà de deux millilitres, ça devient dangereux pour sa santé, vous risquez de la tuer. Maintenant, avec un millilitre et un verre d'alcool, vous avez une fille qui va devenir confuse, désorientée, incapable de comprendre ce qui se passe ou de se défendre. Les sensations seront pour elle assez proches de l'ivresse. Ensuite, elle va perdre connaissance pour quelques heures. Dans cet état, c'est pratiquement impossible de la réveiller, vous pourrez lui faire subir tous les outrages possibles, elle gardera les yeux fermés. À son réveil, elle sera un peu perdue, peut-être nauséeuse, et il lui faudra sûrement deux ou trois jours pour s'en remettre pleinement. Il est possible qu'elle ait des pertes de mémoire et ne se souvienne de rien de la soirée, mais ce n'est pas garanti.
— Je vois, ponctua le client. C'est un produit intéressant que tu me proposes là, Samson. Donc si je résume, la moitié du flacon dans un verre de bière auquel j'ajoute suffisamment de sirop de pêche pour masquer le goût amer et j'aurai la garantie d'une bonne soirée.
— C'est exactement ça. Faites juste attention à ne pas la laisser sur le dos quand elle aura perdu connaissance, les risques qu'elle se noie dans son vomi ne sont pas à négliger.
— Très bien. Combien je te dois pour cette petite merveille liquide ?
— Comme vous l'imaginez, ce n'est pas un produit facile à obtenir. Je peux vous proposer le flacon pour quatre cents euros, qu'en dites-vous ?
— Ton prix sera le mien mon garçon, ton prix sera le mien. Et si ça fonctionne comme tu le dis, je risque de t'en acheter une certaine quantité la prochaine fois, j'ai la sensation que ton GBL va me plaire.
— ça fonctionnera impeccablement, vous verrez. Mais si on vous demande où vous avez obtenu ça, la réponse reste la même : c'est un petit Arabe crasseux qui vous l'a vendu porte de Clignancourt.
— Tu sais, Samson, un jour j'irai vraiment faire mes courses à Saint-Ouen, et là tu feras la tête.
— La qualité n'est pas la même, croyez-moi… » Après quelques politesses, Samson raccompagna l'homme à la porte et se laissa tomber dans le canapé en soupirant. J'en profitai alors pour sortir de la chambre et m'asseoir à côté de lui. Curieuse, j'amorçai la discussion :
« C'est vraiment de la drogue ce que tu lui as donné ? Ça ressemblait plus à bouteille de produit chimique bizarre.
— Parce que le GBL, c'est un produit chimique. En fait c'est un détergent très puissant. Mais une fois ingéré, notre corps le décompose en GHB. C'est vrai que j'aurais pu lui vendre un flacon d'eau, ça aurait été amusant. Mais c'est un bon client, je ne peux pas me permettre ce genre de choses. Et puis tu sais, un bidon de GBL, je l'achète en Lituanie, ça me coûte quelque chose comme cent balles le litre. Vu le prix, autant avoir un client satisfait.
— Cent euros et tu le revends quatre cents la petite fiole ?
— Il vient me demander de l'aide pour profiter d'une fille et il n'a aucune idée d'où acheter ça ailleurs. Alors l'un dans l'autre, un truc que je pourrais vendre dix ou vingt balles, je le lui vends quatre cents et ça lui convient.
— Et ça ne te dérange pas de lui vendre un produit qui va l'aider à violer une fille ? l'inquiétai-je.
— Tu l'as entendu, les filles qu'il fréquente, ce sont des droguées prêtes à n'importe quoi pour leur dose. Alors qu'elles se tuent à petit feu avec de la cocaïne ou qu'elles se défoncent au GHB, je m'en fous pas mal. Non, en fait je vais aller même plus loin. Les filles qui fréquentent des gros porcs dans son genre et qui se détruisent le corps et le cerveau à la drogue, peu importe leurs raisons, je n'ai aucune compassion pour elles. » Je ne sus que répondre à tant de cynisme. Ce n'était pas une facette de Samson que je connaissais. Il avait toujours été bienveillant. Parfois un peu dur, souvent distant, mais jamais nocif comme cela…
Peut-être était-il vraiment un mauvais garçon en réalité… Mais alors, cela signifiait qu'il n'était gentil qu'avec moi ? Je n'en étais pas fière, mais j'aimais beaucoup cette idée.
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Durant les quelques jours# précédant la venue de Kirsten, j'eus pour ambition de maximiser mon potentiel. Je décidai de regarder une montagne de tutoriels sur comment être élégante, comment améliorer son langage corporel, comment s'habiller avec classe, comment se comporter comme une vraie bourgeoise parisienne, comment faire du sport pour avoir de belles fesses — en somme, comment être mieux qu'une avocate danoise.
Lors de mes séances de sport au milieu du salon, Samson me regardait, mi-excité mi-amusé, et parfois, quand j'adoptais une position par trop inconvenante, il se levait pour me claquer les fesses. Un après-midi, prenant pitié de moi, il m'emmena près de l'Opéra de Paris afin que je puisse acheter quelques vêtements plus raffinés, plus élégants, plus sophistiqués, quelque part, plus prétentieux — en somme, plus parisiens.
Mais voir une vidéo d'une fille rompue à l'exercice choisir ses vêtements avec goût était une chose… le faire soi-même en était une autre.
Ma chaa Allah, une aimable vendeuse de quelque boutique de vêtement m'aida à faire mes emplettes. Elle sut me conseiller des vêtements me mettant en valeur, sans pour autant me donner des allures vulgaires. J'incarnais désormais la sublime décadence : j'étais désirable, attirante, sexy et tout à la fois d'une rare élégance.
Je me sentais désormais tellement en confiance que j'interdis à Samson de me toucher jusqu'à ce que Kirsten vienne. Bien sûr je ne pouvais rien interdire à Samson : s'il voulait, il prenait, il n'y avait pas à discuter. Mais il se prêta au jeu et resta abstème trois jours durant.
Trois longs jours à attendre, privés de sexe et de câlins… Était-ce vraiment ce pauvre Samson que je faisais languir ou bien était-ce moi ?
Au quatrième jour, Dieu créa le Soleil, la Lune et les étoiles. Ici, à Paris, au quatrième jour, ce fut Kirsten qui apparut — mais qui était, à sa manière, un mélange de Soleil, de Lune et d'étoiles… Je me sentais en confiance avec mes trois jours de sport et mes nouveaux vêtements ; en l'espace de quelques secondes, ma confiance m'avait abandonnée. Kirsten était habillée d'un tailleur blanc, parfaitement cintré, laissant dépasser d'une jupe crayon des jambes délicieuses. Son maquillage était sobre, presque invisible. Après quelques secondes immobile sur le seuil de la porte, saisie d'une gêne palpable, elle reprit de sa contenance et entra dans l'appartement. Elle embrassa Samson, jeta un coup d'œil à l'appartement et décida que c'était un endroit tout à fait charmant. Puis, elle me regarda l'espace d'un instant — instant qui me sembla durer des heures —, sourit et me dit :
« Bonjour, moi c'est Kirsten. J'adore tes cheveux, je rêverais de les avoir aussi épais. » Je ne sus que répondre. Je m'attendais à une sorte de rivalité entre elle et moi. Je pensais que nous allions nous battre pour Samson, que ce serait à celle qui offrirait la prestation la plus spectaculaire à notre mâle, mais pas du tout. Elle était douce, gentille, adorable même, ouverte et souriante. Et vraiment superbe… J'aurais pu tomber amoureuse d'elle. J'aurais pu lui dire :
« T'inquiète poupée, toi aussi t'es méga bonne, j'te bouffe la chatte direct, y'a pas de souci », mais d'une part je ne maîtrisais pas assez le français pour parler ainsi, et d'autre part, j'étais parfaitement incapable de sortir le moindre mot tant j'étais désarçonnée. Je restai silencieuse face à elle, en train de créer malgré moi une sorte de malaise entre nous. Je n'eus alors d'autre choix que de saisir son visage de porcelaine entre mes mains et de l'embrasser à pleine bouche.
C'était étrange d'embrasser une fille… C'était moelleux, délicat et électrique à la fois. Elle sentait bon, comme une fleur de jasmin fraîchement cueillie. Je laissai glisser mes mains le long de ses épaules jusque sur ses hanches. C'était déstabilisant. Elle était toute fine, presque fragile. J'aurais pu la soulever à la seule force de mes bras. Elle aussi laissa ses mains explorer mon corps. Elle était douce, caressante, subtile, pourtant bien présente. Elle serra son corps gracile contre le mien, m'embrassant d'une façon bien différente de celle de Samson. C'était elle qui menait la danse de nos lèvres, elle qui donnait le rythme de nos caresses, pourtant c'était moi qui, bien que plus petite, avais la force physique, avais l'ascendant sur elle. J'aurais pu la jeter sur le canapé comme le faisait Samson avec moi. Elle était soumise à mon bon vouloir et j'étais soumise à elle. Tous les codes du sexe étaient chamboulés. M'agenouiller devant elle n'avait aucun sens, caresser son torse avait une implication fort différente puisqu'il y avait ses seins ; passer ma main dans ses cheveux était peut-être le seul geste familier que je pouvais faire. Ses cheveux blonds étaient extraordinairement fins, on aurait dit des fils de soie gorgés de Soleil. Je plongeai mon visage dans le creux de son cou et le dévorai. Son odeur était incroyable, presque capiteuse. De ses doigts agiles, elle fit glisser ma robe le long de mon corps, puis elle s'agrippa à mes seins comme s'ils étaient la source de toute vie. Mais ses gestes, bien que fermes, étaient étrangement attentionnés. Elle touchait ma poitrine comme si c'était l'autel de quelque temple à vénérer, bien loin de ces gestes masculins qui les traitaient comme deux melons à palper sur l'étalage de quelque marché.
Je me mis moi aussi à la déshabiller. Sa peau était incroyablement douce et, je me répète, exhalait un parfum suave et délicat. C'était comme croquer le fruit d'un pêcher un soir de printemps.
Quand enfin ses seins m'apparurent, je fus troublée. Ils étaient menus, discrets, blancs comme de l'albâtre, innocents comme deux bourgeons cherchant à éclore. C'était à peine si j'osais les toucher, et Kirsten était si sensible que le moindre effleurement de ses mamelons la faisait gémir. Ces gémissements avaient des allures de murmures, c'était comme si elle me chuchotait son plaisir au creux de l'oreille. Je sentais son souffle léger contre ma peau, je sentais ses mains parcourir mon corps à la recherche de quelque zone pouvant éveiller la magie sexuelle.
Mais tant de douceur, aussi excitante soit-elle, commençait à me frustrer. Il me fallait du dur, du tangible, du jouissif. De mes deux mains je saisis ses deux petites fesses grosses comme des noisettes, je la soulevai de terre, la portai à travers l'appartement et la jetai sur le lit. Comme elle avait enroulé ses jambes autour de ma taille, elle m'entraîna dans sa chute et je m'écrasai sur elle. Je l'entendis lâcher un « ja » de plaisir. Elle aimait vraiment ça, se faire dominer. Je lui grimpai dessus et, de mes mains, bloquai ses bras contre le lit, au-dessus de sa tête. Alors, je l'embrassai avec ardeur, avec passion, presque avec rage. En fait, je le mordais plus que je ne l'embrassais. Ses lèvres fines, pourtant pulpeuses, j'aurais voulu en extraire le sang et le sucer. Sa langue rosée, qui se mêlait à la mienne, j'aurais voulu la dévorer.
Toujours carnassière, je descendis sur ses seins. Je rêvais d'arracher ces petits tétons de mes dents, mais elle était si réceptive, si sensible qu'un simple effleurement de ma langue était déjà à la frontière entre le plaisir et la douleur.
Agenouillée sur le lit, je descendis encore plus bas, embrassant son ventre, son nombril, l'intérieur de ses cuisses, remontant au ventre, redescendant sur ses jambes, jusqu'au moment où cette fontaine de jouvence qui était son sexe humide cria de frustration. Oui, c'en était au point où elle brûlait tellement de désir que son corps lui-même criait en silence. Le temps des douceurs était passé. Sans ménagement, je lui fourrai deux doigts. J'attaquais la bête comme si je poignardais une victime. Un bûcheron sciant son arbre aurait été plus délicat.
Comme je la sentais proche d'exploser, je calmai mes ardeurs. Je me remis à embrasser son corps : son ventre, ses seins, ses épaules, son cou, son visage, ses lèvres, puis je redescendis par le même chemin, m'attardant sur son nombril, descendant encore jusqu'à enfin goûter ce met délicat qu'était son entre-jambe. Quelle chatte délicieuse ! quel conin raffiné ! C'était de la cuisine française de haute volée — toute danoise qu'elle fut.
Je lapais cette fontaine comme un chat se délectait d'un lait crémeux. Du bout de ma langue, j'agaçais ce petit chaperon qui essayait de se cacher sous le mont de Vénus. Kirsten se mit à hurler des mots en danois, alors je redoublai d'efforts, tant et si bien que son corps se mit à vibrer, à trembler, à exulter, jusqu'à crier « beskidt kludehoved luder ».
Comme je remontais le long de son corps, elle saisit mon visage de ses deux mains et le tira pour m'embrasser. Ses gestes étaient devenus fermes, puissants. C'était maintenant elle qui me dévorait les lèvres. C'était comme si je venais de libérer sa bête intérieure. Elle était enragée. Avec une force insoupçonnée, elle me retourna et grimpa sur moi. Elle bouffa mes seins comme si elle n'avait pas mangé depuis des semaines. Elle les maltraita avec une violence insoupçonnée. Mais elle savait y faire… Elle se tenait parfaitement à la limite entre plaisir et douleur. Avec ses ongles longs et durs, elle me griffa le corps. Je la prenais pour une petite chatte, mais c'était une tigresse.
Avec mes mains, je caressais son dos, ses jambes, ses seins. Son corps était un trésor de douceur — un trésor de douceur qui déchaînait sur moi une rare violence.
Bientôt, elle alla de ses doigts chercher mon entre-jambe. J'étais habituée aux grosses mains de musicien de Samson. Elle avait beau y mettre tout son cœur, ces petits doigts de fée n'étaient pour moi rien de plus qu'une agréable distraction. Une distraction très agréable.
Soudain, elle se mit à crier : « Hellige hort ». Je vis au-dessus d'elle Samson la tenir par les hanches. Il l'avait pénétrée sans crier gare, s'invitant à notre partie fine. J'avais oublié jusqu'à son existence, tant j'étais absorbée par les soins de ma partenaire.
L'ambiance changea du tout au tout. En un instant, la belle Danoise s'abandonna entièrement à son mâle. Elle n'était plus qu'un objet de plaisir s'effondrant sur moi. Mais comme je l'embrassai, elle me rendit mon baiser. Elle gémissait tout en m'embrassant, elle s'accrochait à moi avec ses ongles comme un aigle à sa proie, nos cheveux se mêlaient en une tornade de cendre noire et de feu.
Samson changea alors d'orifice. Il pénétra ma chatte ouverte, ce petit nid accueillant qu'il connaissait si bien. Très vite, il jouit en moi. Son excitation était telle qu'il avait été incapable de tenir plus d'une minute. — Je le comprenais.
Alors que Samson se retirait, Kirsten se rua sur mon entre-jambe et aspira tout le fluide vital qui s'en écoulait, cette semence trop salée, trop amère. J'admirais sa ferveur. J'aimais moi aussi avaler les offrandes de Samson, mais je devais admettre le faire avec moins d'entrain…
Nos ébats finis — car oui, Samson s'étant immiscé entre nous et ayant joui, nous avions donc fini — notre amant commun s'allongea, prenant chacune de nous dans l'un de ses bras. La jolie blonde et la brune à gros seins, toutes deux dans un même lit, ce devait probablement être une sorte d'idéal masculin.
Je posai ma tête sur son épaule et découvris que Kirsten avait fait de même. Nos regards se croisèrent et elle me sourit. Je souris à mon tour. Trop d'hormones du plaisir flottaient dans l'atmosphère pour qu'existe entre nous autre chose que tendresse et connivence.
Après quelques instants, Kirsten murmura à l'oreille de Samson :
« Il faudra que je te parle de quelque chose tout à l'heure. » Le mâle repu ne répondit rien d'autre qu'un bref grognement d'assentiment. Il était déjà presque endormi. — Et moi aussi.
##
Quand j'ouvris les yeux#, Kirsten n'était plus dans le lit. Je la vis sur le balcon en train de fumer une cigarette, le nez sur son téléphone. Elle était déjà habillée, son tailleur parfaitement ajusté et sa chevelure impeccable. Je n'osais regarder dans un miroir mon visage bouffi par une sieste trop longue et mes cheveux ébouriffés.
Comme Samson dormait toujours, je n'osais pas trop bouger. Je restai ainsi, le visage contre son torse, à observer Kirsten par la fenêtre. J'étais bien.
Sa cigarette finie, Kirsten ouvrit la porte sans ménagement, comme si elle cherchait à réveiller Samson. Son plan fonctionna, puisque celui-ci s'agitât dans le lit et émergea de son sommeil. Je m'écartai pour lui laisser ses aises. Il regarda autour de lui, comme s'il avait oublié ce qui venait de se passer, s'assit sur le bord du lit, réfléchit quelques secondes puis déclara :
« Je vais aller à la douche, moi.
— Non, le coupa Kirsten. Je ne peux pas rester beaucoup plus longtemps et faut que je te parle, suis-moi.
— Bon… soupira Samson. Si ma Demoiselle souhaite me parler, qui suis-je pour refuser ? » Il s'extirpa alors du lit, attrapa une serviette dans la salle de bain, l'enroula autour de sa taille et suivit la jeune Danoise dans le salon.
Dans cet appartement, les murs semblaient faits de papier maché tant ils étaient fins et mal insonorisés. Bien que Samson fermât la porte derrière lui, je pus sans peine l'entendre faire craquer le canapé en s'y installant, je pus également distinguer Kirsten s'asseoir de façon un peu plus délicate dans le fauteuil, et bien sûr, malgré la voix légère et discrète de la jeune femme, je pus profiter de toute la conversation :
« Tu veux boire quelque chose, proposa Samson.
— Non, c'est bon, merci, répondit Kirsten, laissant traîner un blanc.
— Bon, tu veux me parler de quoi alors, s'impatienta Samson.
— Écoute, c'est un peu délicat.
— Inutile de partir en circonvolutions avec moi Kirsten, je ne suis ni avocat ni politicien, tes protocoles de bienséance, tu peux faire sans.
— D'accord. Alors écoute, tu sais que je travaille pour un sale goret de socialo.
— Je sais surtout que tu ne veux pas me dire son nom, mais oui, tu as évoqué le sujet, ironisa Samson.
— Oui. Et quand tu m'as dit qu'il m'avait embauché juste parce qu'il me trouvait jolie, je t'avais envoyé balader.
— Oui, m'envoyer balader, la version polie de : m'ignorer pendant trois mois comme une sale pimbêche.
— Faire mouiller ta petite copine arabe, ce n'est pas suffisant comme façon de m'excuser pour toi ? s'agaça Kirsten. D'ailleurs je me demande ce que tu fous avec une gamine comme ça, mais bon, ce n'est pas le sujet.
— Tu sais bien que je ne mange pas de nourriture avariée. Passé un certain âge, la viande se faisande.
— Ouais, garde tes sarcasmes misogynes pour d'autres, tu veux ? s'énerva Kirsten. Tu peux bien t'envoyer qui tu veux, je m'en fous.
— Dit celle qui ne s'en fout pas, coupa Samson.
— Oui, oui, je suis folle de toi, je ne pourrais pas vivre sans toi. Aucune fille ne pourrait vivre sans le grand Samson, on sait. Je me demande pourquoi je perds mon temps avec toi, je vais y aller. » Sur ces mots, je l'entendis se lever. Samson esquissa probablement un geste pour la rattraper, puisque j'entendis de la chair s'entrechoquer :
« Attends, Kirsten, désolé, je suis maladroit. J'ai passé un super moment avec toi aujourd'hui. Je passe toujours de super moments avec toi. C'est moi qui ne pourrais pas vivre sans toi, tu le sais bien. Tu as un problème, assieds-toi et parle-moi, je suis là, je t'écoute.
— Bon, s'inclina Kirsten en faisant grincer le fauteuil, tu avais raison. Ça m'arrache un peu la langue de l'admettre, mais tu avais raison, ce vieux socialo m'a bel et bien embauchée parce qu'il a envie de coucher avec moi.
— Et c'est un problème ?
— Mis à part le fait qu'il me dégoûte tant physiquement que mentalement, oui, c'est un problème. C'est le genre politicien vieille école qui croit que tout lui est dû et qu'il est en droit de tout exiger. J'ai le sentiment qu'un soir je vais me retrouver coincée dans son bureau et que ça va mal finir…
— Pourquoi tu ne te barres pas, alors ? demanda naïvement Samson.
— Ce n'est pas si simple… J'ai quitté le navire des Républicains pour aller manger dans la gamelle socialiste, ça serait difficile pour moi de revenir en arrière. Et il ne va pas se représenter, ce vieux dégueulasse, il est trop vieux, il va céder la place. Si je gère bien les choses, ça pourrait être moi la candidate aux prochaines élections législatives. Il est sur une circonscription quasi acquise aux Socialistes. Ce n'est pas gagné d'avance, mais presque. Et c'est dans quatre mois. Quatre mois à tenir. Je ne peux pas me permettre de partir maintenant.
— Mademoiselle la Danoise et ses ambitions dans la politique française… C'est plutôt pas mal la double nationalité, non ? railla Samson.
— De quoi tu me parles ? Tu sais très bien pourquoi je fais de la politique en France et pas au Danemark. C'est ton pays qui est pourri, pas le mien. C'est ton pays qui a besoin qu'on le reprenne en main, pas le mien. Si je voulais, je serais dans un grand cabinet à København, là, au lieu de me faire chier avec ces socialos. Copenhague, pardon.
— Je ne comprends pas pourquoi tu les as rejoints d'ailleurs. Ils sont un peu à l'opposé de ce pour quoi tu te bats, non ?
— Peu importe la porte par laquelle j'entre. Mais on s'en fout de ça ! Arrête de me couper ! s'emporta Kirsten.
— Très bien, je t'écoute, dis-moi tout.
— Je reprends, dit la jeune Danoise, retrouvant son calme. Donc ce gros porc m'a embauché dans le seul but de coucher avec moi. Alors ce n'est pas le premier qui a ces ambitions-là, mais lui, il me fait peur. Je sens — je sais — qu'il peut être dangereux, denne store bastard.
— Et tu attends quoi de moi, interrogea Samson.
— Mais je ne sais pas ! C'est tout le problème, je ne sais pas quoi faire… La semaine prochaine je dois l'accompagner à l'ambassade du Japon pour une cérémonie à la noix et je suis sûre qu'il va faire en sorte de laisser entendre qu'il couche avec moi. Je suis sûre qu'il va d'une façon ou d'une autre essayer de coucher avec moi. Il me fait peur, Samson, il me fait peur.
— À l'ambassade du Japon ? Tu sais que justement je suis convié à cette cérémonie. Enfin je suis surtout convié à la soirée privée après la cérémonie, mais je serai là. Je veillerai sur toi, ne t'inquiète pas.
— C'est quoi cette histoire de soirée privée ? Je n'étais pas au courant, s'inquiéta Kirsten.
— Ben tu ferais bien de t'en inquiéter. C'est le genre partie fine un peu sale. On ne m'y invite pas parce que je suis charmant, dit Samson avec un sourire carnassier.
— Il faut que j'annule. Il faut absolument que j'annule. Je ne peux pas aller là-bas avec lui. Mais je ne peux pas annuler. Il faut que je tienne jusqu'aux prochaines élections.
— Écoute, essaya de la rassurer Samson, je serai là, j'aurai un œil sur toi, et si les choses se passent mal, je casserai des nez. J'ai un peu carte blanche là-bas, tu sais.
— Tu seras vraiment là ?
— Oui.
— Je ne sais pas comment tu fais pour avoir tes entrées partout comme cela, un jour il faudra que tu m'expliques. Mais peu importe. Bon, je compte sur toi pour samedi prochain, tu ne me laisseras pas seule là-bas ?
— Ne t'inquiète pas, je veillerai à ce qu'il ne t'arrive rien.
— Samson… Merci. Il faut vraiment que j'y aille, là. Je te laisse. Surtout, ne m'oublie pas. » Je l'entendis alors se lever, déposer un baiser sur Samson et quitter la pièce au seul bruit de ses talons martelant le plancher.
Quand elle eut quitté l'appartement, j'osai sortir mon nez par l'entrebâillement de la porte de la chambre. Samson esquissa un rire et me fit signe de venir :
« Eh bien, tu écoutais aux portes ?
— Non, non, essayai-je de me défendre. Mais les murs sont vraiment fins.
— Oh, ce n'est pas grave tu sais. Surtout que toi aussi tu seras à l'ambassade du Japon, samedi prochain.
— Moi ? Pour quoi faire ?
— Pour te faire démonter par toute la clique politique parisienne. Enfin toute… seulement les plus tordus, mais ça fait déjà du monde.
— Je ne suis pas sûre de comprendre, m'inquiétai-je.
— Ça fait combien de temps que tu es en France ? Un an environ ?
— presque un an et demi, oui.
— Et en un an et demi, tu as connu quoi ? Deux bites et une chatte ? Il est temps d'explorer de nouveaux horizons. Si ton but c'était de faire la gentille ménagère, fallait rester en Tunisie. Et puis moi, je dois admettre que je ne peux plus suivre le rythme. Ces trois jours de pause, là, ça m'a fait du bien. J'aime le sexe, j'aime te bouffer les seins, j'aime te défoncer le cul, y'a pas de problème. Mais faire ça trois, quatre, cinq fois par jour, je peux plus ! Il est temps pour toi de passer à la vitesse supérieure. Ça ne sera certes pas de beaux et jeunes Apollons qui vont te défoncer, mais quand même. Tu vas voir des juges, des préfets, des sénateurs, des députés, peut-être même des ministres. Tu vas être la reine du bal. Ils vont tous avoir envie de toi à un point que tu n'imagines pas. L'exotisme version gros cul gros nichons, ils aiment ça. Parfois je me dis qu'ils votent des lois pro-immigration juste pour faire venir des petites beurettes à tringler. » Je ne compris pas tout ce que venait de me dire Samson. Beaucoup de mots m'étaient inconnus : Apollon, préfet, sénateur, ministre, immigration, beurette, tringler. J'avais en tout cas compris l'essentiel : il avait l'intention de m'offrir à une bande de gens riches et puissants qui allaient faire de moi leur jouet sexuel.
La question était de savoir si j'avais envie de faire cela ou pas. — Bien sûr que j'en avais envie ! Non, la vraie question était la suivante, et je la formulai à haute voix :
« C'est quoi un socialo ?
— C'est un fils de pute de politicien qui donne de l'argent qui n'est pas à lui.
— Dans quel but ? demandai-je sans vraiment comprendre sa réponse.
— Dans le but d'acheter des voix et la paix sociale. »
##
Durant les quelques jours# nous séparant de cette soirée à l'ambassade du Japon, j'admets avoir été quelque peu angoissée. J'avais l'impression que Samson me traînait malgré moi dans des lieux par trop débauchés pour ma modeste personne. Je me prenais pour une fille délurée, mais il avait raison : cela faisait des mois que je tenais le rôle de la gentille ménagère. Il était temps pour moi d'explorer les limites de mes désirs.
La réalité était en fait plus obscure encore : ce qui me faisait vibrer, c'était d'exciter Samson. Avec Kirsten, ce fut certes une expérience incroyable, jamais je n'aurais cru éprouver autant de désir pour un corps féminin. Mais dans le fond, la vraie source de mon excitation, c'était le regard de Samson posé sur nous. Savoir qu'il avait une érection rien qu'à me regarder, c'était déjà en soi une source de satisfaction intense.
Alors cette soirée prévue à l'ambassade du Japon, avec des hommes de pouvoir, des hommes riches, des hommes puissants, des hommes d'influence, ça allait être une expérience hors du commun. Et Samson, tout excité qu'il serait, ressentirait très certainement de la jalousie. Jamais encore il ne m'avait vue dans les bras d'un autre homme. Bon, il m'avait vue avec Marc, bien sûr. Mais qui pouvait être décemment jaloux de Marc ? Assurément pas Samson.
Deux jours avant la soirée à l'ambassade, Marc, dont je n'avais plus eu de nouvelles depuis un certain temps, m'envoya un message :
$ Salut Éya, c'est Marc, comment tu vas ? $
Salut. Ça va, et toi ?
$ Ça va, merci. Tu es toujours à Toulouse ? $
Non, pourquoi ?
$ Tu es où ? $
Je suis à Paris.
$ Oh. J'ai un cadeau que j'aimerais t'offrir. Mais comme tu ne vis plus à Toulouse je peux te l'envoyer par La Poste, si tu veux bien. $
C'est quoi comme cadeau ?
$ Si je te le dis, ça gâchera la surprise. Donne-moi ton adresse, je te l'envoie aujourd'hui, si tout se passe bien il arrivera ce week-end. $
Je ne sais pas trop…
$ Ce n'est qu'un cadeau tu sais. Ça me ferait plaisir que tu le reçoives. $
Bon, d'accord.
C'était très certainement une idée idiote, mais je donnai mon adresse à Marc. Mon nom n'était pas sur la boîte aux lettres, mais normalement, avec le numéro d'appartement, le facteur pourrait malgré tout me livrer le cadeau.
Je regrettai déjà de lui avoir dit où j'habitais, mais en même temps, j'étais vraiment curieuse de savoir quel pouvait être ce cadeau. Et puis bon, quand bien même il serait venu me chercher des noises, Samson se serait occupé de son cas, il n'y avait pas à s'en faire…
Celui-ci m'annonça d'ailleurs une nouvelle qui me fit très vite oublier cette histoire d'adresse et de cadeau :
« Éya, cet après-midi nous allons à l'aéroport chercher quelqu'un que tu as déjà croisé.
— Qui ça ? Marc ? interrogeai-je, inquiète.
— Oh ! Non, pas Marc. Laisse-le où il est celui-là va. Je pense qu'il va bien lui falloir encore quelques mois avant de t'oublier. Non, je parle d'une fille.
— Kirsten ?
— Non, Kirsten est déjà à Paris. Quelqu'un d'autre. » J'avais beau me creuser la tête, je n'avais aucune idée de qui il pouvait parler. À qui pouvait-il bien faire référence ? Il n'allait pas faire venir ma mère de Tunisie quand même ! Rien que de formuler l'idée à haute voix m'aurait rendu malade, aussi je préférai ne rien dire. Une fille que j'avais déjà croisée ? Qui donc cela pouvait-il bien être ? Le mystère restait pour moi entier.
Nous nous rendîmes à l'aéroport Charles-De-Gaulle en voiture. À vrai dire, j'évitais de marcher dans Paris ou de prendre les transports en commun. En nous installant près de la butte Montmartre, je pensais que nous touchions au luxe. En réalité, c'était un quartier sale, malfamé, et les rares fois où j'eus le malheur de me promener seule, j'eus affaire à des hordes de Noirs et d'Arabes cherchant à me ramener chez eux de façon pour le moins peu subtile. Je découvris plus tard que l'on appelait cela le harcèlement de rue. J'avais de Paris l'image d'une ville raffinée, reflet de l'élégance à la française. Je n'attendais certes pas que l'on s'agenouille devant moi en me récitant des vers d'Alfred de Musset une rose à la bouche, je ne rêvais bien sûr pas que l'on me joue de la mandoline sous ma fenêtre, mais j'attendais au moins un peu de respect et de politesse — les bases du savoir-vivre.
En place de cela, j'avais des hommes de tous âges — du vieux chauve ridé jusqu'à l'adolescent malingre — qui me sollicitaient en permanence. J'en regrettais presque de ne plus porter le voile. Au moins ainsi m'auraient-ils laissée tranquille.
J'aurais pourtant aimé que quelque mâle daigne s'intéresser à moi, vienne m'aborder, essaie de me séduire, me complimente ; peut-être même l'aurais-je suivi pour une petite heure d'amour anonyme. Mais là, c'était des animaux, des demeurés, des gens sans subtilité ni éducation qui venaient demander mes faveurs — même dans l'arrière-pays tunisien les hommes se comportaient mieux. Et si j'avais le malheur de décliner leur invitation, ou même simplement de les ignorer, c'était alors un flot d'insultes qui s'abattait sur moi. J'imagine qu'il y a des techniques pour gérer ces individus, savoir quoi leur répondre, comment, dans quelles circonstances, mais je n'étais Parisienne que depuis peu de temps, j'étais loin de maîtriser tous ces codes — et je n'avais aucune envie de les maîtriser. Être traitée comme un objet sexuel par un homme, oui ; être traitée comme un animal à farcir par des crasseux des quartiers nord, non.
Je sortais déjà très peu à Toulouse. Il faut dire que les confinements à répétition n'avaient pas aidé… À Paris je ne mettais tout simplement plus un pied à l'extérieur sans être accompagnée. On avait dans ces quartiers réussi à atteindre l'idéal rétrograde musulman : une femme ne se promène pas seule dans la rue. En fait, même quand je sortais avec Samson, l'atmosphère était tendue. On me dévisageait comme si j'étais une traîtresse à ma race de fréquenter un homme blanc. Et le malaise augmenta encore d'un cran à notre retour de l'aéroport, mais justement, j'y viens.
Durant tout le trajet jusqu'à Charles-De-Gaulle, je ne pus m'empêcher de me demander qui était cette mystérieuse invitée. Ça ne pouvait pas être ma mère, non, ça n'aurait eu aucun sens. Et j'étais prête à bien des débauches, mais là, ça aurait clairement été trop loin…
Le mystère se leva enfin dans le hall du terminal d'arrivée. Je reconnus immédiatement cette grande fille noire et joviale qui faisait le ménage chez Samson. J'étais parfaitement incapable de me souvenir de son nom, en revanche je reconnus sans peine son visage et sa courbure. Mais que faisait-elle là ? C'était moi qui faisais le ménage à Paris, nous n'avions pas besoin d'elle, j'étais suffisamment grande pour prendre soin de Samson seule. Et puis importer une fille de Toulouse pour faire le ménage, cela n'avait aucun sens… À la seconde où elle vit Samson, elle nous fit de grands signes de la main et se dirigea vers nous. Elle me fit la bise comme si nous étions amies depuis toujours puis fit de même avec Samson et commença à nous raconter son voyage avec sa voix grave et sonore. J'étais à peu près sûre que tout l'aéroport pouvait entendre l'histoire de ses pérégrinations. Son talent à parler pour ne rien dire était tel que je suis incapable de restituer la moindre phrase de cette conversation. Elle réussit à passer dix minutes à nous expliquer qu'elle était partie de chez elle, avait pris l'avion et avait atterri à Paris. < C'est bien ma fille, mais on s'en fout >, pensais-je.
C'était donc elle l'invitée mystère que j'avais déjà croisée… je me sentais rassurée. Léonie, la femme de ménage noire au prénom encore plus étrange que celui de Kirsten. Samson avait le don pour trouver des filles aux prénoms atypiques. Même moi, je m'appelais Éya. Éya, en arabe, ça signifie vertu. C'est joli, mais ça me va terriblement mal. En même temps, est-ce que j'aurais vraiment aimé porter un prénom de strip-teaseuse tel que Shannon ou Stacy ? — Pour rien au monde, non.
Durant tout le trajet, Léonie monopolisa la parole. Sa vie était fade et insipide, mais elle arrivait à en parler des heures durant. La moindre contrariété était sujet à plaintes et complaintes, le plus petit événement pouvait devenir source intarissable d'émerveillement, n'importe quelle interaction était prétexte à un discours sans fin. Elle était épuisante. Je priai intérieurement pour qu'elle reparte à Toulouse après ce week-end. Si ce n'était pas le cas, j'étais prête à prendre le premier vol pour la Tunisie dès lundi matin. — Ou pire : retourner chez Marc. Bon, non, quand même pas, il ne faut pas exagérer.
Une fois arrivés à l'appartement, elle déballa ses affaires et je fus obligée de lui faire une place dans le petit placard de la chambre. Je n'avais jamais spécialement aimé les Noirs ; maintenant, je savais pourquoi.
Après cette brève installation, nous nous retrouvâmes tous les trois assis autour de la table basse du salon. Samson nous servit à boire et, une fois notre attention captée, prit la parole :
« Bon, les filles. Comme vous le savez, samedi nous serons à l'ambassade du Japon. Officiellement, nous célébrerons… bon, en fait je ne sais même plus ce que nous serons censés célébrer, mais peu importe. Ce qui importe, c'est la soirée qui va suivre, toujours dans les locaux de l'ambassade. On va avoir tout un tas d'hommes politiques d'horizons divers et variés. On aura également des hauts fonctionnaires et Dieu sait quoi encore. Et ça n'a pas vraiment d'importance. Vous n'avez à savoir ni leurs noms ni leurs métiers. Tout ce que vous avez à faire, c'est entretenir la conversation avec ceux qui vous parlent et exaucer leurs désirs sexuels. Vous serez payées pour ça. Bien payées. C'est moi qui m'occuperai de récolter les fonds et de vous les redistribuer après, afin que pour vous tout se passe de façon aussi souple que possible. Bien sûr, je conserverai la moitié de l'argent, mais ça vous laissera malgré tout de quoi être tranquilles pour un bon moment. Il faudra avoir une tenue et une présentation impeccables : pas de vulgarité, pas de grossièreté, pas de refus et toujours de l'entrain et du sourire. Vous devez être une compagnie charmante. Si vous avez des questions, je vous écoute. » Léonie eut évidemment un milliard de questions. Et certaines d'entre elles étaient d'ailleurs plutôt pertinentes, mais son ton enjoué, le timbre de sa voix, son vocabulaire maladroit, tout chez elle m'horripilait. Elle était assise dans le canapé, mais elle prenait autant de place que si elle était en train de tourner en rond dans la pièce en agitant les bras.
De mon côté, j'accusais le coup. Samson était en train de me proposer de servir de prostitué de luxe dans une partie fine pour hommes d'élite. On n'était plus dans le petit fantasme de post-adolescente, là.
Tandis que Léonie servait de bruit de fond à mes réflexions, posant question sur question, mon cerveau se mettait à fumer. J'avais l'opportunité de participer à une grande orgie, d'être la star de cette soirée, de visiter l'ambassade japonaise — et probablement de sucer la bite minuscule de cet ambassadeur —, j'allais pouvoir gagner plein d'argent, j'allais pouvoir me créer des connexions avec des gens hauts placés. Qui sait, je pourrais peut-être même me trouver un mari japonais qui m'emmènerait vivre à Tokyo… Car oui, après quelques mois à Paris, j'étais déjà lassée, il me fallait plus, il me fallait Tokyo.
Les points négatifs n'étaient cependant pas à mettre de côté. Premièrement, j'allais devenir une pute. Pas une petite salope qui suce la bite de son copain à trois heures de l'après-midi, non, une vraie pute qu'on paie. C'était évidemment moralement condamnable : être une pute, avant d'être un métier, c'est surtout une insulte.
En Tunisie, avoir des rapports sexuels en dehors des liens du mariage, c'est déjà un crime. Et peut-être n'avaient-ils pas tort… Mais en même temps, baiser sa femme qu'on déteste et qui nous méprise, c'est juste et c'est recommandé, par contre se laisser porter par le désir du moment et se faire prendre par un bel inconnu le temps d'une nuit, c'est mal et c'est puni par la loi.
Dans le même ordre d'idée, aller couler du goudron sur les routes alors qu'il fait quarante degrés dehors, se brûler les poumons avec les vapeurs d'asphalte, rentrer chez soi épuisé par cette journée éreintante, le tout pour un salaire plutôt maigre, c'est honorable. Par contre, donner du plaisir à des hommes riches, donner de l'amour à des hommes seuls, jouir et faire jouir contre de l'argent, ça, c'est condamnable…
Je n'avais bien sûr à cette époque pas les outils moraux et logiques pour développer plus avant ma réflexion et j'essayais surtout par tous les moyens de justifier ma participation à ce que je savais au fond de moi être quelque chose de mal. Mais, le fait que ce soit mal, n'était-ce pas justement ce qui rendait la chose si attirante ? Si j'avais voulu embrasser la voie du bien, j'aurais épousé Marc. Quelle horreur. Il était évident que je devais aller à cette soirée à l'ambassade. De toute manière, Samson ne me laissait pas vraiment le choix. Il ne m'avait pas demandé mon avis, il m'avait simplement informée que ma présence serait requise. J'étais son objet et j'aimais ça. Je ne connaissais pas vraiment les détails de cette orgie mais ça ne m'importait guère. Je les ferais tous jouir si fort que même des années plus tard, en niquant tristement leurs femmes, ils continueraient de penser à moi.
##
La surprise de Marc# fut d'ailleurs pour le moins originale… si l'on peut s'exprimer ainsi.
Nous étions le matin précédant l'orgie à l'ambassade. Léonie coiffait mes cheveux avec grand soin — et avec un certain savoir-faire, il me fallait bien l'admettre. Pour une soirée guindée comme celle-là, la bienséance aurait voulu que je m'attache les cheveux avec un chignon élégant et sophistiqué, mais Samson avait décrété que mes cheveux — de même que ceux de Léonie — devaient être lâchés. Je n'étais pas là pour incarner une baronne ennuyeuse, j'étais là pour incarner le sexe et la féminité. Et donc, apparemment, le sexe et la féminité, ce sont de longs cheveux à la fois libres et disciplinés. — Il n'avait probablement pas tort.
Nous étions donc en pleins préparatifs quand quelqu'un frappa à la porte avec une violence inhabituelle. Une voix négroïde résonna dans le couloir :
« Samson, enculé ! Ouvre-moi cette putain de porte où je la défonce à coups de pied ! Tu m'entends sale fils de pute ? Je vais te niquer ta mère si tu n'ouvres pas tout de suite ! » Ces menaces étaient quelque peu absurdes, car vu la colère qui habitait cet homme, si Samson ouvrait la porte, un torrent de violence allait s'abattre sur lui.
Il me fallut quelques secondes pour comprendre ce qui se passait. Je connaissais cette voix. Bien sûr ! C'était l'un des revendeurs de drogue que Samson avait escroqués. Mais comment avait-il pu nous retrouver ?
Il me fallut encore une petite poignée de secondes avant de comprendre que c'était moi qui étais à l'origine de la fuite. J'avais donné mon adresse à Marc, qui, cherchant à se venger de Samson, avait dû la donner aux deux Noirs. D'ailleurs la voix du deuxième se fit aussi entendre, déversant un torrent de vulgarités qu'il n'est pas nécessaire de reproduire en ces pages.
Samson parut quelque peu désemparé. Il regarda autour de lui. Je voyais dans ses yeux son cerveau tourner à toute allure. Soudain, il posa les yeux sur Léonie et moi et, chuchotant, nous ordonna d'aller nous cacher dans la salle de bain et de fermer la porte à clef.
Léonie obéit sans réfléchir et je la suivis. Cependant, notre curiosité était telle que non seulement nous ne fermâmes pas la porte à clef, mais nous la laissâmes entrouverte, afin de pouvoir observer la scène en devenir.
Nous vîmes Samson s'enrouler un linge autour de l'avant-bras gauche. Je levai la tête pour croiser le regard de Léonie, mais elle ne semblait pas plus que moi comprendre l'intérêt de cette stratégie. Il s'empara ensuite d'un grand couteau de cuisine, marmonnant quelque chose à propos de son sabre.
Je savais bien que ça avait été stupide de le jeter à la poubelle. Mais en même temps, avais-je vraiment envie d'assister à un combat au sabre dans mon appartement ? Je n'en avais pas plus envie que d'assister à un combat au couteau… Mais comme toujours, on ne me laissa pas le choix.
Samson se colla au mur, près de la porte, et lança :
« Qu'est-ce que tu veux, Marcel ?
— Tu sais très bien ce que je veux, sale enculé ! Rends-moi ma dope et prie pour que je ne te foute pas une balle entre les deux yeux !
— Tu es venu ici avec une arme à feu ? Mais t'es con ou quoi, mec ? On n'est pas au Mirail ici, les voisins ont déjà dû appeler les flics s'ils t'ont vu avec.
— Ouvre-moi cette foutue porte ou je leur tire dessus à tes voisins !
— Très bien, très bien. Je vais ouvrir la porte, d'accord ? Alors reste calme, ne fais rien d'inconsidéré, je vais te rendre ton matériel, ça te convient comme ça ?
— Ouvre putain ! » Comme les tentatives de Samson pour apaiser la situation ne semblaient pas fonctionner, celui-ci raffermit la prise sur son couteau et de l'autre main déverrouilla la porte. Le Noir hystérique la poussa et se rua dans l'appartement. Samson, toujours collé au mur, en profita pour le poignarder par-derrière, plantant la lame dans le flanc droit, juste sous les côtes. Marcel hurla de douleur et laissa tomber son pistolet. Samson n'eut même pas le temps de retirer la lame que le deuxième Noir fondit sur lui et le bouscula si fort qu'ils chutèrent tous deux sur la table basse qui vola en éclats. Leur lutte fut désordonnée, sauvage, bruyante. Samson était un artiste martial, un esthète de la pratique du combat. Dans cette situation, il n'était plus rien. Toutes ces techniques apprises ne valaient rien quand on se battait au sol contre un nègre en furie.
De son bras gauche toujours entouré d'un linge, Samson écrasait la gorge de son agresseur, mais cela ne semblait pas le gêner. Le Noir gourmait sans relâche le visage de son adversaire. La plupart des coups tombaient à côté tant ils étaient désordonnés, et de son bras droit Samson arrivait à en bloquer une bonne partie, sans pour autant s'en sortir.
Pendant ce temps, le Noir poignardé réussit à extraire l'arme de son flanc. Sa colère était telle que l'adrénaline anesthésia la douleur. Il se rua sur les deux hommes au sol et essaya de poignarder Samson. Le chaos était tel que personne n'arrivait à porter de coup décisif. Le linge autour du bras de Samson prit tout son sens durant cette bagarre : il l'utilisait pour parer les coups de couteau.
Soudain, Léonie sortit de la salle de bain et se rua dans la cuisine. Elle ouvrit un tiroir et prit la première arme qu'elle trouva : un modeste couteau à steak. Elle poussa alors un cri si puissant que les belligérants se retournèrent tous trois. Elle se mit à courir et planta sa lame dans l'épaule de Marcel, poignardé pour la deuxième fois en moins de cinq minutes. Mais Léonie ne s'arrêta pas là. Elle retira la lame et porta un deuxième coup, puis un troisième, et elle continua, toujours hurlant.
C'est alors que je me décidai à moi aussi intervenir. L'arme à feu de Marcel était restée au sol, tout le monde semblait avoir oublié son existence. Tout le monde sauf moi. Je courus pour m'en saisir et me mit à braquer les combattants. D'une voix timide, je leur ordonnai de s'arrêter. Ils ne m'entendirent même pas…
Je réitérai ma demande, d'une voix un peu plus ferme. Toujours aucune réaction. Léonie continuait de hurler tout en donnant des coups dans le vide avec son couteau ridicule. Le Noir essayait de la calmer en attrapant ses mains, mais c'était une véritable furie. J'avais du mal à distinguer ce que faisait Samson au sol, mais il semblait toujours en difficulté.
J'aurais voulu pouvoir tirer un coup en l'air, pour tous les calmer, mais je n'avais aucune idée de comment marchait cet engin. Fallait-il presser la gâchette, enlever la sécurité ? Il fallait surtout faire preuve de sang-froid, et ça, j'en étais parfaitement incapable.
Enfin, par maladresse, Léonie réussit à toucher le Noir à la gorge. Un premier jet de sang fut expulsé de la carotide et la pauvre fille hurla encore plus fort. Samson et son adversaire stoppèrent leur pugilat. Ils regardèrent le liquide écarlate jaillir de Marcel par giclées successives.
Il ne fallut que quelques secondes avant que Marcel ne s'effondrât à genoux. Les jets qui sortaient de son cou étaient terribles. Aucun film d'horreur ne préparait à un tel spectacle. C'était abominable.
En s'effondrant, son regard croisa un instant le mien. C'était un regard vide, un regard d'incompréhension. Il ne réalisait pas qu'il était en train de mourir. Nos yeux se fixèrent durant trois ou quatre secondes, puis il s'écroula à terre. Je venais de croiser le regard d'un mort. Pire : je venais de le voir mourir. J'étais la dernière image qu'il garderait avec lui dans la tombe.
Je m'effondrai à mon tour à genoux, incapable de porter mon propre poids. Mes bras pendaient le long de mon corps, et au bout de l'un d'eux, il y avait toujours le pistolet.
Après cela, tout devint très flou. Le Noir survivant prit la fuite. Il passa devant moi tel un éclair. Quelqu'un prit l'arme de ma main et m'emmena jusqu'au canapé, afin que je m'asseye. On me mit une tasse entre les mains, sans que je puisse savoir son contenu. De l'eau ? du café ? du whisky ? Je n'en bus pas une goutte.
Je voyais Samson s'agiter dans l'appartement. C'était une sorte de panique contrôlée. Il était bien sûr dépassé par les événements, mais il essayait de les gérer au mieux.
À un moment, Léonie me prit dans ses bras et pressa mon visage contre ses seins. C'est vrai que c'était réconfortant comme geste… Il me semble que je me mise à pleurer. Mais je n'en suis pas sûre.
Après un temps indéfini, je me retrouvai assise dans la voiture de Samson. On boucla ma ceinture et j'entendis le coffre claquer. Puis, le moteur se mit en route et nous roulâmes au travers des rues parisiennes.
Comme à son habitude, Léonie parlait. Mon cerveau s'étant éteint, je n'eus d'autre choix que d'entendre ce qu'elle déblatérait :
« Mais Samson, non, arrête, on ne peut pas aller à l'ambassade ce soir. Ma robe est couverte de sang, et regarde Éya, elle n'est pas en état de quoi que ce soit. Et moi non plus d'ailleurs. Je viens de tuer un homme bon sang ! Il s'est vidé de son sang devant moi.
— Putain, mais vous me faites chier ! s'énerva Samson. Ça fait presque trois ans que je m'emmerde à me faire des contacts, à créer des connexions, à passer la moitié de ma vie à Paris pour m'intégrer dans un certain milieu. Et enfin, ça y est, j'y arrive, on m'invite officiellement, on me déroule presque le tapis rouge. Mais non, faut que vous fassiez les mijaurées parce qu'y'a deux négros égorgés dans le salon. Enfin non, un seul, d'ailleurs, le deuxième court toujours. Oui, je comprends, c'est troublant de voir quelqu'un se vider de son sang, mais vous ferez vos traumatisées après, là on a des engagements à tenir.
— Mais Samson, de quoi tu parles ? C'est pas un jeu. C'est grave ce qui s'est passé. On doit aller à la police, on doit leur expliquer que ce sont eux qui sont venus, que ce sont eux qui nous ont agressés avec le pistolet.
— Ouais. Tu as raison, on va régler ça tout de suite. » Samson longeait la Seine en voiture. Il arrêta soudainement le véhicule en double file, sortit de l'habitacle et se dirigea vers le coffre. Puis il toqua à la vitre de la portière pour montrer à Léonie un pistolet et deux couteaux. Moi je suivais Samson du regard, sans comprendre ni m'intéresser à la situation. Il se dirigea ensuite au bord du fleuve et y jeta les trois armes, aux yeux et à la vue de tous. Mais personne ne sembla s'émouvoir du spectacle. Il revint ensuite s'installer au volant de la voiture et reprit la route comme si de rien n'était. Chose incroyable, Léonie resta silencieuse plusieurs minutes. Mais, à bout, elle finit par briser le silence :
« Tu veux faire quoi, Samson ? C'est pas possible là, on fait n'importe quoi !
— Ce que je veux faire ? Ce que je veux faire, hein ? Je voudrais balancer la voiture dans la Seine avec tous ses passagers dedans, moi y compris. Ça réglerait bien des problèmes. Mais sinon, sinon, ce que je veux faire, c'est trouver une chambre d'hôtel discrète, prendre quelques heures pour se reposer, et tenir nos putains d'engagements. Si les reines du bal ne sont pas là, je passe pour quoi moi ?
— Mais c'est tout ce qui t'intéresse, là ? ta soirée ? T'as pas l'impression qu'on a des emmerdes mille fois plus grosses ?
— On n'a aucune emmerde, non. L'appartement n'est pas à mon nom, personne ne sait qui je suis, ni toi ni Éya. D'ailleurs toi les gens ne savent même pas que tu existes, t'as juste à te nettoyer un peu et tu pourrais reprendre l'avion pour Toulouse ni vue ni connue, alors arrête de m'emmerder. Ce soir tu te fais belle, tu assures comme jamais tu n'as assuré, ensuite demain je t'accompagne à l'aéroport, je te fous dans l'avion avec ton pognon et tu reprends ta vie comme s'il ne s'était jamais rien passé. Des revendeurs de drogue qui s'entre-tuent, ça arrive tous les jours dans le XVIIIe, y'a rien d'extraordinaire.
— Mais tu n'as pas peur que celui qui s'est enfui te dénonce ? Il sait qui tu es, lui, fit remarquer Léonie.
— Si, effectivement, ça c'est un problème. Mais pas le tien, ça ne concerne que moi. Par contre, quitte à en planter un, tu aurais pu buter le deuxième, ça m'aurait grandement simplifié la vie.
— Oh ! Tu crois j'ai kiffé faire ça ? s'énerva Léonie. Je suis une fille droite moi, je tue pas les gens, surtout pas mes frères. J'aurais jamais dû venir à Paris. On le sait tous que l'argent facile ça n'attire que des ennuis.
— Calme-toi, trésor. Tout va bien se passer pour toi. Ce soir tu fais ta belle, tu empoches ton argent et tu disparais. À toi la belle vie. Tu vas pouvoir continuer tes études tranquillement, changer d'appartement, tu n'entendras plus jamais parler de moi ni de personne d'autre.
— Non mais tu crois vraiment qu'on va aller à ton truc ce soir ? Dis-lui Éya, dis-lui qu'on n'est pas des machines !
— On en reparlera tout à l'heure, on va déjà trouver un hôtel », conclut Samson. Moi je ne répondis rien. Je constais intérieurement que Léonie gardait un langage policé de façade, mais qu'en perdant ses moyens, elle en perdait aussi son vocabulaire. Mais remarquer cela était bon signe, ça voulait dire que mon cerveau se remettait doucement en route.
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Paris était connue# pour sa beauté, pour son charme, pour son architecture héritée du Second Empire, pour ses lieux culturels, pour son effervescence artistique. Cette Paris-là se mourrait. Aujourd'hui la ville n'était plus que saleté, pistes cyclables mal placées et faune urbaine agressive. Même dans les mauvais quartiers de Tunis la vie y était plus sereine. Mais Paris avait aussi comme ressource ses filles de joie : des Africaines importées du Nigeria et jetées sur le trottoir, des Chinoises de 70 ans arpentant le pavé, des Roumaines trentenaires se déplaçant en bande, des droguées qui finançaient leur consommation et encore mille autres déchets humains trop peu intégrés à la société pour pouvoir trouver leurs clients sur Internet.
Mais grâce à ces marcheuses, subsistaient dans la capitale des hôtels de passe, lieux sordides où le ménage n'était que rarement fait, avec des chambres aux murs trop fins et à travers lesquels on pouvait entendre les activités des voisins. Mais c'étaient des endroits discrets où l'on payait en liquide et où personne ne posait de questions.
Quand nous nous présentâmes au comptoir de l'un d'eux, le réceptionniste dut nous prendre pour deux putes — il n'avait pas tort…
Samson paya la chambre, promettant qu'elle serait libérée pour vingt heures. Ensuite il m'aida à monter les escaliers — l'ascenseur était en panne depuis des années — m'ouvrit la porte et m'allongea sur le lit.
Léonie s'assit à côté de moi et me caressa les cheveux, essayant de m'apaiser en me murmurant des mots que je n'écoutais pas.
En réalité, j'avais plus ou moins repris mes esprits. J'étais certainement encore un peu en état de choc, mais j'étais désormais capable de voir et de comprendre ce qui se passait autour de moi. Nous venions de tuer un homme, nous nous étions débarrassés des armes dans la Seine et maintenant nous nous cachions dans un hôtel sordide.
Une odeur désagréable de moisissure et de sperme séché embaumait la pièce. Je demandai à ouvrir les fenêtres. Samson essaya, mais elles étaient bloquées. Il se réjouit cependant que j'aie retrouvé la parole :
« Ça y est, tu arrives à nouveau à faire des phrases, ça va mieux ?
— Laisse là tranquille, elle est traumatisée, l'envoya promener Léonie.
— Et toi alors, tu viens de poignarder un mec et t'arrives quand même à te tenir, non ?
— J'en ai vu d'autres, moi. À 13 ans, j'ai traversé la Méditerranée en bateau pneumatique. J'ai vu plusieurs de mes frères noirs en tomber et mourir noyés. Alors ça va, voir ton pote dealer se vider de son sang, je vais m'en remettre.
— Tant mieux. Parce que dans huit heures on sera dans l'ambassade du Japon, à manger des petits fours. Ce n'est pas le moment de faire une crise.
— Non mais t'es sérieux, Samson ? s'énerva Léonie. Je t'ai dit qu'aujourd'hui ça ne serait pas possible. Si ça se trouve on sera en prison ce soir, alors arrête ! D'ailleurs, en parlant de petits fours, tu n'aurais pas quelque chose à manger ?
— Non, ton dernier repas c'était hier soir et ton prochain repas ça sera ce soir, à l'ambassade. Je ne voudrais pas que tu chies sur la bite d'un sénateur pendant qu'il t'encule. Donc non, vous resterez toutes les deux à jeun jusqu'à vingt-deux heures. Pour le reste… Je t'ai offert un travail plus que bien payé pour quelques heures de ménage par semaine. Et quand tu ne pouvais pas venir à cause de tes partiels, je ne t'ai jamais rien dit et je te payais quand même. Et toi, Éya, je t'ai accueillie chez moi, nourrie, blanchie, logée et tout ce qui peut aller avec. Alors merde ! Je sais que c'est beaucoup vous demander, je ne sais pas comment ils m'ont trouvé ces deux cons ni ce qu'ils sont venus foutre ici aujourd'hui, mais c'est ainsi. Et toi, Léonie, je ne t'ai jamais demandé d'intervenir, et surtout pas d'égorger un mec. Je te remercie d'être venue m'aider, sans toi c'est peut-être moi qui serais mort, mais la seule chose que je vous demandais c'était de rester cachées dans la salle de bain. Enfin bref, peu importe, c'est fait. Maintenant on a des engagements pour ce soir, et avec des gens qui n'ont pas pour habitude qu'on leur fasse faux bond. Alors si vous avez un tant soit peu de sympathie pour moi, un minimum de reconnaissance pour ce que j'ai pu faire pour vous, faites en sorte d'être prêtes pour ce soir. Moi je vais vous chercher de nouvelles robes qui ne soient pas tachées de sang, et pendant ce temps, faites une sieste, câlinez-vous, prenez une douche, faites ce que vous voulez, mais soyez prêtes pour ce soir, merde ! » Il ne laissa pas à Léonie le temps de répondre et claqua la porte derrière lui.
Celle-ci resta silencieuse quelques minutes — ce qui tenait du miracle. Puis, soudain, elle se leva, me regarda et déclara d'une voix sonore :
« Allez, Éya, viens, on se casse et on le laisse se démerder.
— Je n'ai pas d'argent et je n'ai nulle part où aller. Et je ne sais pas pour toi, mais pour moi il a raison. Il m'a accueillie chez lui, m'a tout donné sans rien demander en retour. Et on s'est engagé à aller à sa soirée à l'ambassade. Ne t'inquiète pas, ça va bien se passer, il va y avoir plein de monde, et des gens importants, pas des déchets qui débarquent avec un pistolet. Ça sera l'occasion de connaître des personnalités, de découvrir à quoi ressemble cette ambassade, et si on est douées, peut-être même de se faire inviter au Japon. Dans leur pays, ils n'ont que des petites Chinoises toutes plates, ils rêveraient d'avoir des filles comme nous.
— Oui ! Tu as trop raison ! On va grave gérer ce soir, les petits Japonais ils n'en pourront plus de leur bite et ils nous supplieront de les suivre. J'adore les mangas, j'ai toujours voulu aller au Japon. Tu sais quoi ? Je suis grave chaude pour ce soir, j'espère que Samson va me ramener une belle robe. Faut qu'on se prépare, faut… » Mon cerveau se déconnecta face à cette logorrhée. Cette fille était incroyable, elle pouvait passer d'un extrême à l'autre en quelques secondes. Il faut croire que mes quelques phrases de motivation avaient fait mouche. Mais ce n'était pas tant elle que moi que je cherchais à motiver. Quelque part, j'avais réussi. Mes arguments se tenaient. Et puis, la seule perspective de pouvoir aller au Japon annihilait n'importe quel contre-argument. C'était décidé, j'allais me marier à un haut dignitaire japonais, fin de l'histoire.
Quand Samson revint, il fut surpris. Il avait face à lui deux filles super motivées, qui faisaient tous les efforts du monde pour être les plus belles possibles — et dans une chambre aussi étroite, puante, crasseuse et mal équipée, c'était déjà proche de l'exploit.
Il nous avait trouvé deux robes de soirée magnifiques, l'une blanche pour Léonie, et l'autre rouge pour moi.
C'était vraiment très, très voyant… Il nous expliqua qu'il avait choisi de suivre les couleurs du drapeau japonais pour honorer nos hôtes. Moi ça m'allait : au moins, je n'avais pas la robe blanche.
Après d'ultimes ajustements, nous nous mîmes en route pour l'ambassade. La voiture de Samson était un peu trop modeste pour nos robes grandiloquentes, mais c'était toujours mieux que de croiser les Arabes qui traînaient dans la rue en y allant à pied. Je pense que si je n'avais pas été moi-même native du Maghreb, mon séjour à Paris m'aurait rendue raciste.
Samson se gara à quelques centaines de mètres de notre destination. Dans ce VIIIe arrondissement, la foule était différente : plus sophistiquée, plus calme, plus riche, plus parisienne en somme — et, oserais-je le dire ? plus blanche.
Le bâtiment de l'ambassade était assez laid, bien loin des canons haussmanniens de la capitale. C'était une façade toute en verre, mais sans ce côté lisse des gratte-ciel américains. C'était sans charme. La soirée commençait mal : ma première impression était déjà mauvaise.
Samson nous fit rentrer et nous pûmes découvrir la salle de réception. Là encore, je m'attendais à quelque chose de baroque, avec des arches, des moulures et mille autres ornements. C'était en réalité une de ces pièces parfaitement homogènes dont on avait essayé d'atténuer la fadeur avec quelques draperies décoratives. Seul le buffet avait un peu d'allure. Bon, il avait en fait beaucoup d'allure et mon estomac vide depuis près de vingt-quatre heures ne m'aidait pas à être objective sur la question.
Au cinéma, à la télévision et même dans les livres, on ne nous montre du sexe que les étreintes de corps propres et lisses. Les odeurs — pourtant si importantes — disparaissent, les seuls bruits sont ceux des gémissements féminins, le toucher — le sens le plus important dans un rapport sexuel — devient abstrait ; quant au goût… rien qu'occulter l'amertume du sperme en dit long.
Le sexe, c'est sale, c'est primal, animal. Le sexe, c'est l'odeur du musc masculin, c'est celui d'une petite chatte un peu trop humide ; le sexe, ce sont les poils, les vergetures, les grains de beauté et autres imperfections de la peau ; le sexe, c'est le visage nu, sans maquillage pour dissimuler les taches et les rides ; le sexe, c'est l'haleine de l'autre, c'est les bruits d'air, c'est les cheveux dans les yeux, c'est les maladresses du partenaire, c'est parfois de la douleur, c'est souvent de la frustration. Et quand on décide d'explorer la pénétration anale, le sexe c'est encore tout autre chose. Pour la femme, c'est savoir s'ouvrir, faire confiance, plus encore que durant la pénétration vaginale, c'est accepter la douleur comme part intégrante de la pénétration, c'est savoir que l'orgasme n'aura que peu de chance d'être atteint. Et pour l'homme, c'est savoir agir avec retenue, on ne défonce pas un cul comme on défonce une chatte ; c'est savoir ne pas aller chercher le plaisir trop profondément, c'est être obligé d'utiliser du lubrifiant, mais c'est surtout être prêt à tremper son sexe dans de la matière fécale — et c'est ce que Samson voulait éviter. Il voulait offrir à tous ces hommes présents une expérience unique. Et avec un intestin vide, on limitait grandement les risques.
Comme il ne restait que deux heures avant le début des hostilités, j'avais enfin le droit de manger. La digestion n'aurait pas encore fait son œuvre et je pourrais offrir à tous ces hommes un cul propre.
Je fus d'ailleurs surprise par la gent masculine présente. Je m'attendais à une horde de phacochères adipeux, à une bande de vieillards dégarnis ne bandant que grâce à des pilules de viagras, à des politiciens sales et laids. Les hommes présents étaient en réalité dans l'ensemble plutôt jeunes. Ils avaient pour la plupart entre 30 et 50 ans, ils étaient propres sur eux, athlétiques, bien coiffés, très élégants. S'ils avaient voulu me prendre là tout de suite en m'écrasant la gueule sur le buffet, ça aurait été avec plaisir. Il y avait bien sûr quelques spécimens de vieux bedonnants, mais ils étaient rares et sûrement bien moins vigoureux que leurs collègues plus jeunes.
Il y avait également quelques femmes, très peu. Elles avaient toutes au moins une quarantaine d'années, il était donc très peu probable qu'elles soient là pour les mêmes raisons que moi. Et il y avait… Kirsten. Nos regards se croisèrent et elle s'approcha de moi avec un grand sourire. Je me pensais élégante dans ma robe rouge, mais elle, elle était superbe, elle touchait au divin. Ses longs cheveux blonds étaient attachés en chignon serré, dégageant un visage toujours aussi bien dessiné. Elle était un peu plus maquillée que d'habitude, mais ça lui allait à ravir. Elle portait une longue robe noire asymétrique qui laissait l'une de ses épaules entièrement dénudée. Ses talons aiguilles étaient si hauts qu'elle en était presque aussi grande que Samson. Elle se pencha pour me faire la bise et amorça la conversation :
« Alors, Éya, comment vas-tu ? Tu es ravissante, tous les hommes vont vouloir te courtiser. La réception te plaît ?
— Euh, oui, répondis-je maladroitement.
— Et toi, ma belle, intervint Samson, c'est ce soir que tu me présentes ton patron ?
— Alors déjà, répondit fermement Kirsten, si tu m'appelles encore ma belle, ça va mal se passer. Ensuite, te présenter mon patron pour que tu puisses lui revendre ta marchandise ? Même pas en rêve.
— Vous êtes toujours aussi charmante très chère, répondit Samson d'un ton persifleur. Heureusement que vous êtes belle comme un ange, ça compense. Tiens, je te présente Léonie, elle m'accompagne ce soir.
— Bonsoir Léonie, moi c'est Kirsten, je suis enchantée de vous connaître. » Et là, Kirsten commit l'erreur de laisser parler ma camarade noire. Elle ne s'arrêta pas, déblatérant sur je ne sais quel sujet insipide. J'en profitai pour m'éclipser et m'avancer vers la nourriture. Je vis que certains hommes essayaient de m'approcher pour ouvrir la conversation, mais comme j'avais l'œil vif, je réussissais à m'éloigner avant. C'était un véritable parcours du combattant que de parvenir jusqu'à la nourriture sans être importunée.
Soudain, je reconnus une voix derrière moi. C'était le client qui avait acheté du GHB, j'en étais certaine ! Je me retournai pour voir sa tête. Sans surprise, il avait des allures de gros goret. Son double menton qui débordait de son nœud de cravate était tout bonnement répugnant. Me retourner vers lui fut une terrible erreur, puisque ça lui donna l'occasion de m'adresser la parole :
« Bonsoir ma chère, nous n'avons pas encore été présentés il me semble, commença-t-il en me tendant la main. Vous êtes l'amie de Samson, c'est bien ça ?
— Oui, c'est ça, répondis-je timidement en la lui serrant.
— Bien, bien… Dites-moi, je suis un peu curieux : où vous a-t-il déniché ? J'imagine que ce n'est pas simple de trouver une belle fille comme vous.
— Je viens de Tunisie. Je suis venue pour découvrir la France.
— Ah ça, crois-moi que tu vas la découvrir la France, me lança-t-il avec un rire sinistre. Tu as quel âge déjà ?
— J'ai 16 ans, mentis-je.
— Bien, bien. Ne le dis pas trop fort, tout le monde n'est pas au courant de ça ce soir.
— Très bien monsieur.
— Bon, je vois que tu es timide. J'espère que tout à l'heure tu sauras te sentir un peu plus à l'aise. Moi, selon comment les choses se passent, je ne participerai peut-être pas, nous verrons. » Et sans autre cérémonie il s'éloigna de moi. Je le vis alors d'une main interpeller Kirsten. Celle-ci força son sourire et s'approcha de lui. Je ne sus dire si quitter la pénible Léonie pour rejoindre cet homme était une délivrance ou un supplice. Peut-être était-ce cela le sens de l'expression aller de Charybde en Scylla.
Quand elle fut à sa hauteur, il lui tendit un verre. Je me rapprochai l'air de rien pour écouter la conversation :
« Kirsten, tenez ma chère, goûtez-moi ce champagne, il est incroyablement sucré, je suis sûr qu'il va vous plaire.
— Monsieur, je ne boirai pas d'alcool ce soir.
— Allons, allons jeune fille, ce n'est qu'un verre de champagne. Si vous ne faites pas un effort, vous allez vexer notre hôte, monsieur l'ambassadeur.
— Je vous préviens, ce sera le seul verre de la soirée ! » Je la vis alors se saisir de la flûte et l'engloutir d'un trait. Soudain mes neurones se connectèrent. C'était elle la fille dont le politicien voulait abuser ! Il fallait absolument que je prévienne Samson. Je me mis à le chercher du regard, mais impossible de le trouver.
J'arpentai la pièce de long en large, espérant tomber sur lui, mais les talons que je portais aux pieds étaient un réel handicap. Au bout de quelques minutes, je marchais déjà comme une éclopée. Adieu grâce, adieu élégance, le naturel d'Éya revint au galop…
Désespérée, j'allai voir Léonie. Elle était en pleine conversation avec trois hommes qui se comportaient comme des coqs se battant pour une poule. Ça aurait pu être amusant à regarder si je n'avais pas une urgence à régler. Je la pris par le bras pour la tirer à l'écart et lui demandai aussi discrètement que possible :
« Tu n'as pas vu Samson ?
— Non, pourquoi ?
— Je le cherche.
— Il est parti avec l'ambassadeur je crois, pour aller chercher un truc.
— Un truc ? demandai-je.
— Ouais. Mais il va revenir, t'inquiète. » Je m'inquiétais bel et bien. J'étais presque sûre que cet homme ventripotent venait de faire boire à Kirsten du GHB. Elle se plaignait de recevoir des avances insistantes de son patron. Il était pour moi évident que c'était lui et qu'il avait bien l'intention d'abuser d'elle ce soir. Et faire ça le soir d'une orgie avec une fille supposément mineure — moi —, c'était parfait. Jamais ces hommes de pouvoir ne laisseraient s'ébruiter une plainte à propos de cette soirée. < Bon sang, Samson ! Où es-tu ? > rageai-je intérieurement.
Faute de le trouver, je pouvais au moins surveiller Kirsten. Mais elle aussi avait disparu… J'avais beau chercher du regard cette grande blonde perchée sur des talons, je ne la vis nulle part. C'était à croire que j'étais dans l'œil d'un vortex qui faisait disparaître les gens… Et le plus grave dans tout cela, c'est que je n'avais toujours presque rien mangé.
Je m'approchai donc une nouvelle fois du buffet, ayant un œil sur les importuns essayant de me parler, un autre à la recherche de Samson, et un troisième œil guettant la réapparition de Kirsten. Oui, ce soir-là j'avais trois yeux, rien de moins. J'en avais même un quatrième qui m'aidait à choisir quels petits fours manger, mais comme la plupart étaient des dérivés de sushis, je ne risquai guère de me tromper. Samson nous avait interdit de boire de l'alcool, aussi me contentai-je d'un jus de fruits… tout en espérant qu'il n'y ait pas de GHB à l'intérieur.
Enfin, après une éternité, Samson réapparut, tenant dans ses mains une sorte de tube plié dans une couverture de velours. J'étais presque sûre que c'était son sabre…
J'étais donc dans un territoire hors de France — car oui, une ambassade est considérée comme un lieu étranger — avec de hauts dignitaires s'apprêtant à commettre sur moi des choses fort peu morales ; dans la pièce d'à côté, il y avait une jeune femme droguée au GHB prête à se faire violer par un politicien abject, et entre les deux, un homme qui se promenait un sabre à la main. Comment les choses pouvaient-elles bien se finir ?
Je me ruai sur Samson, manquant de tomber du haut de mes talons :
« Samson, Samson ! Il y a Kirsten qui a pris du GHB et il y a le gros porc qui va, qui va, dans du champagne, et maintenant je…
— Eh ! Calme-toi deux minutes, me coupa Samson. Je ne comprends rien à ce que tu me racontes.
— Kirsten a pris du GHB au buffet et…
— Il y a du GHB au buffet ? De quoi tu parles ? Bon, écoute, elle est grande, elle fait ce qu'elle veut. Elle veut faire sa féministe, eh bien soit. De toute façon j'ai d'autres choses à gérer là, tu vas bientôt monter sur scène, si je puis dire. J'irai la voir après. Va chercher Léonie et rejoignez-moi vers la porte là-bas, moi je vais commencer à rameuter qui de droit. » Je restai sans voix. Avait-il seulement compris ce que j'essayais de lui dire ?
Cela faisait plusieurs jours qu'il était obnubilé par sa grande soirée à l'ambassade, il ne vivait plus que par ça et pour ça. Un homme venait de mourir dans son appartement et maintenant une fille à laquelle il tenait était en danger et il ne s'en souciait pas le moins du monde.
Je le voyais poser la main sur l'épaule de certaines personnes, chuchoter dans l'oreille d'autres, faire des signes de tête et jeter des regards. C'était une sorte de chef d'orchestre qui mettait en branle une orgie secrète aux yeux et à la barbe des autres. Les trois-quarts des invités n'avait pas la moindre idée de ce qui se tramait. Le quart restant se dirigeait l'air de rien vers la fameuse porte.
Quand j'y arrivai avec Léonie, Samson nous tandis à chacune un verre de jus de fruits :
« Tenez, faites comme Kirsten, buvez ça, ça vous aidera à vous détendre. Faudrait que je vois où elle est passée celle-là d'ailleurs… » Il nous regarda finir notre verre et nous fit entrer dans la pièce. Le lieu était austère, ce n'était pas comme cela que j'imaginais le décor d'une orgie. Il y avait au sol une moquette épaisse qui semblait neuve. Elle était d'un rouge sombre un peu vulgaire. Avait-elle été posée spécialement pour l'occasion ? C'était probable. Et au petit matin, elle serait tellement souillée qu'elle n'aurait d'autre destin que celui de finir à la poubelle. Au centre de la pièce, il y avait un lit immense, sans tête, sans couvertures et sans oreillers. Le matelas était recouvert d'un drap gris qui jurait un peu avec la pièce.
Nous attendîmes durant presque vingt minutes, toutes les deux dans cette salle. De lassitude, nous nous assîmes par terre. Un certain malaise était palpable : Léonie était silencieuse.
Bientôt, je sentis ma tête tourner. Les murs autour de moi semblaient se mouvoir sur place. Bien qu'assise, j'eus l'impression de perdre l'équilibre. Samson nous avait donc vraiment donné du GHB… Pourquoi ? Pour que l'on soit plus dociles, que l'on ait moins conscience des outrages qu'on allait nous faire subir ? Probablement…
Enfin, il ouvrit la porte et laissa rentrer au compte goutte le troupeau. Nous nous levâmes précipitamment et rajustâmes nos vêtements et nos sourires. De me redresser si vite, j'en eus le vertige et m'agrippai à Léonie, visiblement plus solide que moi. Elle me susurra quelques mots pour me rassurer. J'en avais besoin.
Chaque homme qui rentrait donnait à Samson une liasse de billets. Combien ? impossible à dire. Quel était donc le prix pour avoir le droit de coucher avec Léonie et moi ? J'étais curieuse de le savoir…
Les uns après les autres, ils se mirent en cercle autour de nous, ils étaient peut-être une vingtaine. Je me sentais un peu idiote à rester ainsi les bras ballants, offerte à leurs regards, et j'eus l'impression que Léonie n'était pas plus à l'aise que moi. Soudain, l'un d'eux cria :
« Allez, bouffez-vous la chatte, les filles !
— Oui, allez, faites-nous le spectacle !
— Vas-y négresse, doigte-la cette petite pucelle, elle va aimer ça ! » Les encouragements fusèrent de partout. Léonie prit mon visage entre ses deux mains brunes, me regarda droit dans les yeux et me dit :
« Tu es prête, ma chérie ? » Elle ne me laissa pas le temps de répondre et m'embrassa. Elle était goulue. Je sentis sa langue me pénétrer, me fouiller l'intérieur de la bouche comme si elle était affamée. Elle posa les mains sur moi et arracha ma robe d'un seul geste. Quelle force ! Le public hurla de joie, le spectacle était manifestement à la hauteur de ses attentes. Il me fallait moi aussi faire un coup d'éclat. Je m'agrippai au décolleté de Léonie et tirai dessus de toutes mes forces pour libérer ses seins. La manœuvre réussit et s'offrit alors à moi deux grosses mamelles coiffées de deux tétons aux auréoles bien noires.
Je jetai mon visage à l'intérieur et lui bouffai les seins. Elle m'encouragea en criant un « Vas-y ma salope ! » et pressa ma tête contre elle. Quelques hommes s'approchèrent et me séparèrent des lambeaux de ma robe, tandis que d'autres dégrafèrent celle de Léonie. En peu de temps nous nous retrouvâmes en sous-vêtements, des mains baladeuses malaxant nos chairs.
J'avais la tête qui tournait, j'avais du mal à rester debout. Léonie devint de plus en plus agressive, me griffant, me mordant, me dévorant. Je sentais qu'on me claquait les fesses, qu'on me pinçait les seins. Toutes ces sensations se mêlèrent indistinctement. Je pus voir que certains des hommes étaient déjà torses nus. Je vis des abdominaux bien dessinés et des ventres plus ronds. Je vis de beaux biceps et je vis des corps plus charnus. J'étais prise dans un tourbillon de chairs. Le musc nègre de Léonie m'enivrait, c'était une odeur à laquelle je n'étais pas habituée. Celle-ci était déchaînée. Soudain, elle me projeta sur le lit et retomba lourdement sur moi. J'aurais dû avoir mal, j'aurais même dû avoir le souffle coupé — je ne sentis rien. Rien d'autre qu'une extase qui envahissait mes sens. On arracha mes sous-vêtements et ceux de Léonie. Des bites apparurent dans mes mains. Je les astiquais sans bien savoir à qui elles appartenaient. Léonie descendit et se mit à me bouffer la chatte, mais sans délicatesse, sans retenue. Elle me mordait la vulve, elle me tirait le clitoris avec les dents. Je devais sûrement avoir mal, mais je ne ressentais qu'un plaisir éthéré. Je n'avais plus vraiment conscience de mes gestes. Bien sûr je branlais des bites, mais c'était presque un geste réflexe. J'eus l'impression que les hommes se battaient pour moi. C'était au premier qui pourrait me dépuceler. J'entendis des insultes, des bousculades, des empoignades.
Ce fut finalement un jeune homme fort musclé et avec un sexe bien trop gros pour la jeune pucelle que j'étais censée être qui ouvrit le bal. Il me pénétra sans ménagement. Je me mis à gémir, non de douleur, mais de plaisir. Cela excita encore plus la horde de barbares qui se partageaient mon corps. Je vis Léonie à côté de moi se faire prendre en double pénétration par deux hommes. Je n'arrivais pas à lire sur son visage si elle aimait ça ou si elle souffrait. Je tendis une main pour attraper la sienne. Elle s'agrippa très fort à moi, mais très vite, on nous sépara. Nos mains étaient requises pour branler de la bite, toute autre considération était superflue.
Je sentis des doigts me pénétrer le cul. Les gestes étaient maladroits, inexpérimentés. Je souris intérieurement en imaginant un puceau de 40 ans touchant une femme pour la première fois de sa vie. Ce serait pour lui une expérience inoubliable. Pour moi aussi.
Des mains puissantes me saisirent par la taille et me retournèrent comme une crêpe. On me tira pour me mettre sur les genoux et on me prit en levrette. Ils se partageaient ma chatte avec une étonnante civilité. Chacun s'octroyait quelques va-et-vient, puis cédait la place à un camarade. Un phalle s'introduisit dans ma bouche et par un réflexe primitif je me mis à le sucer. C'était une toute petite bite, je pouvais la gober sans peine. Au bout d'une dizaine de secondes, elle éjacula dans ma gorge. Le goût était inhabituel, indescriptible. J'avalai.
Un autre sexe, d'un calibre plus traditionnel, s'immisça à la place du précédent. L'homme saisit mon visage à deux mains et niqua ma bouche. Il alla chercher si profondément que je me mis à vomir. Samson n'aurait pas dû me laisser manger. J'entendis retentir quelques éclats de voix, mais cela ne sembla pas déranger grand monde, au contraire. L'homme continua de baiser ma bouche pleine de vomi. Moi j'en avais dans les narines, j'avais du mal à respirer, mais il me tenait la tête si fort que je n'arrivais pas à me dégager.
J'eus l'intelligence de lui pincer les couilles. Le résultat fut immédiat : il s'écarta. Un autre prit sa place, mais cela me laissa le temps de reprendre un peu ma respiration. Je le suçai avec ma ferveur habituelle, tout en sentant des va-et-vient dans ma chatte élargie.
Puis, les va-et-vient cessèrent quelques instants. Je me consacrai dès lors à ma fellation. J'avais les mains pleines de vomi, les cheveux souillés, le visage très certainement dans un état abominable, mais cela ne devait en rien freiner le rythme du plaisir.
D'un coup, je sentis une douleur térébrante me traverser l'anus. Je m'effondrai de douleur. On venait de m'enculer à sec, sans autre forme de procès. J'entendis autour de moi quelques réprobations. Ils estimaient que ce n'était pas une chose à faire à une jeune fille comme moi.
Comme j'étais à plat ventre, on me retourna pour me remettre sur le dos et le défilé des bites reprit. Quelques éjaculations eurent lieu, remplissant ma petite chatte de foutre généreux, mais au moins on laissa mon cul tranquille.
L'orgie devenait sale. J'étais couchée dans mon vomi, mes cheveux collaient à mon visage et les hommes qui me pénétraient touillaient le sperme de leur prédécesseur.
Je me mis soudain à penser à Samson. Je voulais qu'il prenne plaisir à me voir ainsi saillie par autant d'hommes, je voulais qu'il soit fier de moi. Je regardai près de la porte mais je ne le vis pas. Je le cherchai alors du regard, mais en vain. Je voulus l'appeler, mais le sexe encombrant ma bouche m'en empêchait. Tant pis.
Les bites que je branlais éjaculaient les unes après les autres. Celles que je suçais aussi. Je m'emplissais de sperme et je m'en délectais.
De son côté, Léonie semblait également prendre son pied. Elle criait comme une guenon, comme si chaque coup de bite lui apportait un nouvel orgasme. Je la regardai. Même recouverte de sperme, même trempée de sueur, même les cheveux en bataille elle restait belle. Belle et désirable.
J'étais près de perdre connaissance quand j'entendis de l'agitation de l'autre côté de la porte. Il y avait des cris, des appels à l'aide. On ouvrit la porte et je vis dans son entrebâillement Samson, sa chemise recouverte de sang. Il portait dans ses bras une Kirsten évanouie et portait à sa ceinture le sabre japonais. Celui-ci n'était plus dans sa protection de velours.
Il avait des allures de chevalier moderne portant contre lui quelque princesse endormie. Je regrettai que ce spectacle ait achevé l'orgie, car à ce moment précis, j'étais à deux doigts d'avoir le plus gros orgasme de ma vie. En place de cela, je me laissai emporter dans une sorte de sommeil, très certainement provoqué par le GHB que m'avait donné Samson. Je tombai à la renverse, fermai les yeux et ne les ouvris que plusieurs heures plus tard.
À mon réveil, Léonie était près de moi. Elle était habillée. Elle me tenait la main et de l'autre me caressait le front.
Quand j'eus repris mes esprits, elle me raconta brièvement les événements.
Samson avait reçu un message de détresse de Kirsten. Il s'était alors rué à son secours et avait découvert la jeune femme une chaise dans les mains, tenant à distance son patron comme un montreur de tigres avec ses fauves.
Samson était alors entré dans une rage folle. En un éclair il avait compris ce que j'avais essayé de lui expliquer : le GHB qu'il avait vendu au politicien devait servir à violer Kirsten. Si la jeune femme s'était retrouvée dans une telle position, c'était la faute de Samson. Cette réalité lui avait fait perdre ses moyens. Il avait sorti son katana de sa protection en velours et s'était apprêté à sabrer le politicien.
Mais le vieux briscard ne s'était pas laissé démonter. Il s'était saisi d'une chaise et l'avait fracassée sur Samson.
Celui-ci était resté impassible et la chaise s'était brisée sur lui sans le faire ciller. Samson avait alors répondu en embrochant de son sabre le porcelet en face de lui. Mais l'animal avait une résistance certaine. Loin d'être mort, il s'était au contraire jeté sur Samson. Mais le pauvre homme, malgré son embonpoint, n'avait pas fait le poids. Samson l'avait repoussé d'un coup d'épaule et il avait fini assommé contre le mur, une plaie béante saignant à son flanc.
À cause du sabre, les spectateurs de la scène attirés par le bruit n'avaient pas osé intervenir. Une fois son adversaire hors de combat, Samson avait essuyé son sabre et, d'un geste élégant, l'avait rangée dans son fourreau.
Il s'était ensuite penché sur Kirsten qui, à la fois sous le coup de l'émotion et sous l'emprise du GHB, avait perdu connaissance.
Samson l'avait alors prise dans ses bras et l'avait transportée à travers l'ambassade, sans se retourner.
La scène avait été tellement surréaliste que les gens étaient restés tétanisés.
Pendant ce temps, les hommes participants à l'orgie, intrigués par tout ce bruit, avaient ouvert la porte, révélant au grand jour la partie fine.
Léonie m'expliqua ensuite que nous étions dans une chambre de l'ambassade du Japon. La situation était extrêmement délicate, puisqu'un député français avait été attaqué dans l'ambassade par un homme que personne ne connaissait avec un sabre ramené du Japon par l'ambassadeur lui-même. L'incident diplomatique pouvait prendre une ampleur considérable.
Quant à l'orgie s'étant déroulée dans ces locaux… elle n'avait jamais eu lieu et l'ambassade nous avait offert à Léonie et à moi suffisamment d'argent pour garder le silence. Ils avaient également réservé un vol pour Toulouse décollant en fin de matinée. On nous avait aussi trouvé des vêtements de rechange.
J'avais demandé s'il était possible d'avoir plutôt un vol pour Tunis et l'on m'arrangea cela presque sur-le-champ. Ils devaient tous être bien trop heureux de me savoir quitter le territoire français.
Je ne repassai bien sûr pas par l'appartement parisien, je ne remis pas les pieds à Toulouse, je laissai tout à la fois mes affaires et ma vie française derrière moi en embarquant dans cet avion. Et cela me convenait très bien.
# Épilogue
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Dans les jours# qui suivirent cette affaire de l'ambassade, les journaux publièrent des articles très évasifs sur le sujet. Dans le grand public, personne ne connut jamais le fin mot de l'histoire.
Il y eut également quelques lignes sur un jeune revendeur de drogue toulousain retrouvé mort dans le XVIIIe arrondissement de Paris, mais personne n'en avait cure et l'enquête n'aboutit jamais.
Personne ne se soucia non plus de ce député attaqué au sabre qui était sorti après une semaine d'hospitalisation. Celui-ci ne porta plainte contre personne et ne se représenta pas aux élections législatives de juin 2022. Ce fut Kirsten qui prit sa place, faisant d'elle la seule députée de l'hémicycle avec la double nationalité française et danoise. Et si j'ai bien pris garde de ne révéler aucun nom de famille durant tout le livre, cette victoire aux législatives risque par ma faute de lui faire perdre son anonymat, mais peu importe, c'est peut-être la seule personne de l'histoire à avoir un peu de noblesse de cœur.
De Samson, je n'ai plus jamais eu la moindre nouvelle, pas même pour me donner l'argent que j'avais gagné ce soir-là… Dès l'instant où il avait franchi la porte de l'ambassade avec Kirsten dans ses bras, il avait disparu de la face du monde.
Avec le recul, je ne peux m'empêcher de penser qu'il vit chez elle, chez sa petite Danoise dont il est depuis toujours amoureux. J'ai certainement été une belle distraction pour lui… mais rien de plus.
En prenant l'avion pour Toulouse, j'avais rêvé d'une France superbe, heureuse, où il faisait bon vivre, avec une gastronomie incomparable, une culture hors du commun. J'avais eu espoir de vivre cette sublime décadence que je n'arrivais pas vraiment à définir.
La réalité a été un peu plus amère… Cette France que j'avais idéalisée, elle était en train de mourir.
Son architecture voulait prendre un tour plus audacieux, plus contemporain, et les maires défiguraient ainsi avec allégresse leurs centres-villes. Dans les rues, il n'existait plus aucun séducteur français, sachant faire preuve de finesse et d'audace, de subtilité et d'élégance. Il n'y avait plus que des Arabes ayant conservé leur machisme rétrograde. Les filles prenaient garde à la façon dont elles s'habillaient, elles évitaient de se promener seules le soir, elles ne se sentaient plus en sécurité dans les transports en commun.
J'étais bien incapable de dire qui avait fait cela — « les Socialistes », m'aurait dit Samson —, mais le constat était clair : on avait tué la France. Léonie semblait réussir à s'adapter à ce Nouveau Monde. Elle était pleine de vie, s'intégrait parfaitement au Zeitgeist. Je n'arrivais pas à comprendre comment elle faisait… Moi, cette France moribonde me répugnait. Je ne regrette pas d'être rentrée en Tunisie.
Mes parents m'ont trouvé un mari à Kairouan. Il a bien sûr fallu, avant de célébrer les noces, que je subisse une opération de reconstruction de l'hymen, mais c'est une pratique somme toute courante en Tunisie. Si j'avais été déçue par la France, j'avais cependant bien conscience que mon pays natal était loin d'être parfait. Il était loin d'être parfait, mais au moins c'était mon pays, ma culture, j'en comprenais le sens.
En France, je suis venue, j'ai vu, la débauche m'a vaincue. J'avais pensé trouver un monde libre, un monde raffiné, un monde élégant. J'avais pensé trouver un pays où m'épanouir, où m'affirmer en tant que femme. Mais la réalité était que je n'étais pas faite pour la liberté. J'aimais être soumise à un homme, j'aimais à ne pas avoir à prendre de décisions, j'aimais prendre soin de lui, lui donner du plaisir, de l'apaisement, lui donner du bonheur. Voilà pourquoi je suis aujourd'hui heureuse en mariage — ou en tout cas pourquoi j'arrive à me convaincre que je le suis.
Samson, ce n'était pas un homme capable d'embrasser le bonheur. C'était un mâle dans sa plus pure forme, c'était un combattant, un aventurier, un prédateur qui voulait repousser les limites, explorer l'univers, posséder le féminin. Avec un tel homme, on peut jouir, on peut même jouir très fort, mais on ne peut pas construire.
En venant en France, j'avais rêvé du Louvre et de Versailles, j'avais rêvé de gastronomie et de bon vin. Ce que je ne savais pas, c'est que la France était malade, qu'elle était en train de mourir.
Les vignobles appartenaient désormais à la Chine ; ses monuments étaient rachetés les uns après les autres par des fortunes qataries et saoudiennes ; ses restaurants étaient soit des kebabs crasseux soit des établissements voulant faire la promotion de la cuisine du monde — ou pire encore, proposer une cuisine conceptuelle — ; sa culture, ce n'était plus que de l'américanisme bas de gamme, avec des rappeurs comme musiciens, des gens sans talent comme artistes, des sculptures infâmes comme mobilier urbain.
La France s'était rêvée multiculturelle. Elle s'était imaginée au carrefour du Nouveau Monde et de l'Orient. Elle n'avait à aucun moment pensé qu'en étant prise entre le marteau américain et l'enclume arabe, elle allait être pulvérisée.
Car la réalité, c'est qu'un monde multiculturel est un monde sans culture. Je n'avais rien à faire dans ce monde-là.
Au mieux aurais-je pu m'isoler dans quelque banlieue déjà grand-remplacée, mais ces endroits ce n'est plus la France, c'est un essaimage bas de gamme du Maghreb, une sous-culture, une non-culture, ai-je envie de dire. L'universalisme progressiste oublie que pour qu'un arbre pousse, il lui faut des racines. Et sur cette terre, des racines, je n'en avais aucune. J'aurais pu maudire le patriarcat qui s'était servi de moi comme un simple objet sexuel ; j'aurais pu hurler au racisme, tant je n'avais rien été d'autre que la petite beurette de service ; j'aurais même pu blâmer ce sentiment étrange qu'est l'amour et qui m'avait fait perdre la tête. « Votre honneur, c'était de la folie passagère, je suis innocente, je n'étais qu'amoureuse. » Quelle blague.
Marc m'avait ouvert sa porte et m'avait traitée comme une princesse. J'aurais pu embrasser la vie que je voulais : j'aurais pu rester à la maison à devenir une grosse vache voilée qui pond gamin après gamin pour vivre des allocations familiales. Tous ces politiciens de gauche pseudoféministes qui ont pris plaisir à m'éjaculer dans la bouche auraient vu dans ce projet de vie un aboutissement de leurs idéaux politiques : la petite musulmane voilée qui vit des allocations.
J'aurais aussi pu vouloir m'élever : faire des études de droit, devenir avocate, gagner plein d'argent et montrer qu'on peut être une femme, une Arabe, et malgré tout réussir dans la vie. Tous ces politiciens de droite qui ont pris plaisir à me défoncer auraient applaudi ma réussite.
Mais la réalité, c'est que je n'ai rien à faire en France. Ce pays qui me donnait envie par sa grandeur, cette Paris qui me faisait rêver par sa splendeur, tout cela se meurt lentement, avec une indifférence affligeante. J'avais pour ambition de devenir Française, mais aujourd'hui, même les Français ont honte d'eux-mêmes.
La Tunisie est peut-être un pays rétrograde, mais au moins ce n'est pas un pays qui a honte de lui-même, ce n'est pas un pays masochiste qui prend plaisir à se faire cracher au visage.
Quant aux explorations sexuelles, elles sont pour moi bel et bien finies. Elles me travailleront toujours un peu de l'intérieur, j'en suis sûre. Mais il y a des fantasmes qu'il est préférable de vivre seulement en esprit. J'aurais simplement aimé comprendre cette réalité un peu plus tôt…
Éya, le 27 août 2022.
Kairouan, Tunisie.